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Dans « Vues de l’Empire », série de courts textes prenant la forme d'une correspondance collective, la rédaction d'EMITAÏ revient sur une ou plusieurs images de la guerre impérialiste en cours, exacerbée depuis l'attaque menée par les États-Unis et Israël sur l'Iran le 28 février 2026.
Cher Corentin,
Tu parles de bombes nucléaires et je voulais évoquer un hors-champ dans lequel, je le sais, se trouve une bombe. D’ailleurs, je dois dire que je n’en avais jamais vu d’aussi près. Par près je veux dire dans l’espace (de l’autre côté de l’écran et de quelques mètres d’eau et d’acier) et dans le temps (du moins c’est ce que me laisse penser l’effroi primaire qui saisit à la vue de l’image en question). Je parle bien sûr du discours de Macron, adossé à un sous-marin nucléaire luisant, baignant silencieusement dans une rade, brillant sous la lumière des projecteurs. Cette image est délirante et comme tout délire, elle est parfaitement composée.
Tout commence par un cadre, dont la partie inférieure est simplement l’estrade blanche sur laquelle se tient Macron. Le plan resserré autour de lui laisse penser que le monstre métallique derrière lui est une image projetée par un écran LED – un peu comme ceux qu’utilisent les grands studios pour remplacer les fonds verts et l’incrustation fastidieuse d’un décor mirifique en postproduction. Au fond de ce rêve de puissance, un drapeau français tendu au-dessus du sous-marin fait écran lui aussi : l’engin paraît nulle part et partout, prêt à être déployé sur n’importe quel point du globe mais toujours depuis ce lieu, cette « base de méchant dans James Bond » pour citer une plaisanterie qui a fait florès sur les réseaux sociaux. La comparaison fonctionne : les antagonistes de 007 opèrent toujours depuis des forteresses insituables (îles, pôle nord ou sud, déserts, souterrains…) tout en étant par nature ubiquitaires. Ils sont partout en même temps, responsables de complots aux dimensions globales, toujours liés à une vieille histoire d’empire en déclin (quand ils sont Russes ou Européens), de lutte pour des ressources fossiles (quand ils sont Sud-américains), de vengeance à base d’armes bactériologiques (quand ils sont Asiatiques). C’est sous ces traits que la machine de guerre française refait surface : un sous-marin, un drapeau, une bombe qu’on ne voit pas, le tout dans l’esprit d’un homme qui joue au méchant de James Bond. On sait ici, grâce notamment aux textes de Marcos et d’Öykü, à quel point cette dialectique entre l’Occident et ses ennemis fait écran aux villes orientales afin de les transformer en décors pour les fantasmes de puissance britanniques. Hors champ (non plus seulement dans le ventre de la machine), ce sont les vies des populations du Sud qu’occultent l’immense drapeau et cette mise-en-scène.

Quand la caméra décolle de ce cadre en deux dimensions pour adopter un point de vue aérien, elle révèle que l’estrade se trouvait bel et bien à l’intérieur de la base militaire, en présence du sous-marin. Le fantasme quitte l’écran et l’esprit de Macron pour devenir une réalité tangible, en trois dimensions, colossale. Ce brusque changement d’axe et d’échelle de plan fonctionne comme une figuration de la menace impérialiste. Du discours aux actes, il n’y a qu’un geste, qu’une coupe.
Accidentellement, ce raccord dit autre chose : puisque la machine de guerre n’était pas projetée derrière le Président, le Président est un personnage secondaire de celle-ci. Les estrades peuplées d’officiels et d’officiers sont tournées vers l’appareil et non vers le chef d’État. Minuscules silhouettes fascinées par une arme de destruction massive et les promesses de mort de l’impérialisme.