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Dans « Vues de l’Empire », série de courts textes prenant la forme d'une correspondance collective, la rédaction d'EMITAÏ revient sur une ou plusieurs images de la guerre impérialiste en cours, exacerbée depuis l'attaque menée par les États-Unis et Israël sur l'Iran le 28 février 2026.
Chère Occitane,
Tu fais bien de rappeler, pour nous qui sommes en France, l’importance de cette dernière dans la guerre en cours. Une image m’a pour ma part marqué ces derniers jours, de façon d’autant plus étrange qu’elle n’est pas vraiment d’actualité. Je réécoutais le morceau « Fin de ce monde », du deuxième album en commun des rappeurs ISHA & Limsa d’Aulnay (Bitume Caviar (vol.2), 2025), quand une phase du second – « Les rois du monde, ils sont délirants / Y’en a même un qui veut bombarder l’Iran » – forcément m’a saisi. J’ai alors revu le clip, réalisé par Benjamin Setrouk & Yanis de Andrade. Il montre une ville désolée, dans une ambiance post-apocalyptique. Rues en feu, immeubles éventrés, nuages atomiques en forme de champignon : ces images nous sont connues, et les deux artistes rappent devant elles. Mais, à la différence de celles qui abondent sur les réseaux et les médias, celles-ci se déroulent en France, à Aulnay-sous-Bois. Est-ce pour cela qu’elles m’ont impressionné ? Je n’en sais rien et ne peux l’exclure – ce serait un terrible constat. Néanmoins, elles m’ont semblé avoir une autre portée.
Car ce n’est pas sur n’importe quelle ville que ces bombes tombent, mais sur une banlieue. Là où a été placée la majorité de l’immigration postcoloniale à partir des années 1960. Or, le déplacement de ces populations était déjà la conséquence de l’impérialisme français et de ses guerres. Les paroles ne disent pas autre chose : « Tu vois pas qu’on est les damnés de la Terre ? » (ISHA) ; « On est des rescapés » (Limsa d’Aulnay). Ces bombes sur Aulnay-sous-Bois ne sont finalement peut-être pas si incongrues – les personnes sur qui elles s’abattent sont noires, arabes et asiatiques. Rien de nouveau sous le soleil de l’armée française.

En y réfléchissant, ce clip n’est sans doute pas tant dystopique qu’il est archéologique : après les missiles que « Dame Nation »1 largue au cours des guerres qu’elle a mené et continue de mener, il y a la ghettoïsation organisée des populations contraintes de les fuir et le racisme structurel qui l’accompagne, à la fois justification de celles-ci et mode de gestion de leurs conséquences2. Ne soyons donc pas étonné·es de l’implication de la France dans une énième guerre de l’Occident : la machine est bien rodée.
Cette image incarne finalement bien les deux fronts de l’impérialisme, ou comme tu le rappelais Corentin à propos des États-Unis : « ICE à l'intérieur, fire à l'extérieur. » L’impérialisme ne se fait jamais sans son volet de répression interne – en France, de la détention d’Ali sur demande israélienne aux violences policières –, et les guerres qu’il sème sont toujours à penser en lien avec celle-ci, pour nous qui habitons au sein de l’Empire. La conscience de cette histoire est l’une des forces et des beautés du rap, donnant corps et voix à celles et ceux qui sont « du bon côté de la mer / du mauvais côté du périphérique »3. Ce clip met en scène cette guerre duale et en expose l’articulation fondamentale. Dans l’hyper-actualité des images qui nous arrivent et que je ne parviens parfois plus à voir, c’est la triste vertu que j’ai trouvée à celles de cette fin du monde.