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Dans « Vues de l’Empire », série de courts textes prenant la forme d'une correspondance collective, la rédaction d'EMITAÏ revient sur une ou plusieurs images de la guerre impérialiste en cours, exacerbée depuis l'attaque menée par les États-Unis et Israël sur l'Iran le 28 février 2026.
Cher comité,
Une image semble rejouée en boucle depuis la semaine précédente. Après les rumeurs entourant sa possible disparition et le raté de la vidéo à six doigts, le cabinet de Netanyahou a publié sur X deux petits clips censés témoigner de la bonne forme du bourreau de Gaza1. Il y apparaît en pleine santé et fort sémillant, blaguant volontiers sur le nombre de ses doigts et osant même une petite moustache en mousse de cappuccino. Seul problème : la qualité catastrophique de la vidéo, pour un Empire dont la propagande est censée représenter l’arme ultime (en plus de quelques quatre-vingt-dix têtes nucléaires) et qui dépense chaque année plusieurs centaines de millions de dollars dans la hasbara2. Un flou estompe les contours et rend difficilement déchiffrables certains éléments de l’image qui deviennent alors les objets de toutes sortes d’interprétations : une bague qui disparaît, un café qui ne bouge pas… N’y avait-il vraiment plus de bonne caméra 4K disponible dans le placard pour éviter tout soupçon d’IA ? Ou ne faut-il y voir qu’une provocation supplémentaire des forces israéliennes, afin de détourner l’attention des morts réelles qu’elles provoquent en quantité ? Le fait est que ces images ont été partagées plusieurs centaines de milliers de fois, et qu’en réponse à leur semblant d’amateurisme ont fleuri différentes sortes de clips humoristiques. Leur champ s’étend d’altérations vidéo qui reprennent la même scène en en transformant certains éléments à des parodies de Netanyahou changé en magicien capable de multiplier le nombre de ses doigts, en passant par des images pour initié·es qui, dans le même café, remplacent le premier ministre israélien par Ali Khamenei ou Yahya Sinwar, ancien dirigeant du Hamas mort dans la bande de Gaza en 2024.

Si j’avoue m’être délectée de ces montages autant que des scénarios fantasmatiques qu’ils offraient, c’est d’autres images que j’aimerais aujourd’hui vous parler. Nos échanges se sont pour l’instant peu intéressés au contre-champ. Et pour cause. L’image du bombardement est devenue parfaitement banale. À condition bien-sûr qu’il se passe là-bas, par chez moi, chez les habitué·es, contrairement aux images de Dubaï et d’Aulnay évoquées par Corentin et Marcos. Pendant que les vues de l’Empire font écran aux vies déshumanisé·es, la brutalité des images prises depuis les pays en guerre est également diluée par leur quantité et leur infinie répétition. Rien que ces deux dernières années, combien de bâtiments ai-je regardé exploser sur l’écran de mon téléphone portable ? des milliers ? des dizaines de milliers ? À raison d’une modeste quinzaine par jour, on dépasse aisément les 10 000 depuis le début du génocide. Je scrolle, je scrolle, et mon attention ne dure rarement plus d’une ou deux secondes, cela même pour les scènes qui se passent pourtant dans mon pays d’origine, le Liban. De toute façon, je sais très bien ce qu’il va se passer : un sifflement, un impact, un champignon de fumée. Souvent quelques voix qui crient et le spectacle de l’immeuble qui s’effondre. On les connaît par cœur.
Et si, cette fois, je regardais vraiment ?
J’ouvre, sur Instagram, la page d’Eye on Lebanon. Nous sommes 449 000 à la suivre. On y trouve chaque jour différentes images des bombardements israéliens sur le Liban. Avec le nom de la localité indiqué, et les photos des martyr·es lorsqu’il y en a. C’est donc un bon canal d’information, même si je l’ai troqué ces dernières semaines pour une chaîne WhatsApp où un message est envoyé à chaque attaque et chaque « avis d’évacuation ». En parcourant la mosaïque, je remarque que le contenu a un peu changé depuis la période du cessez-le-feu et ses 15 000 violations3. Avec davantage de témoignages d’individus (de secouristes, d’habitant·es, de journalistes...) mais moins de bombardements. Est-ce parce qu’il y a désormais, après les ordres israéliens de quitter la zone, trop peu de monde dans le Sud pour les filmer ? Je ne pense pas. Beaucoup d’ami·es m'ont écrit que leur famille y restait, et tant de personnes n’ont nulle part d’autre où aller. Il doit tout simplement y avoir trop de bombes, trop de ruines, trop de crimes. L’autre grande arme israélienne a toujours été la saturation.
Je clique sur une vidéo. Elle dure 4 secondes, un peu moins de la moyenne qui doit se situer autour de 8 secondes. De fait, l’impact a déjà eu lieu. Pas de sifflement à l’approche du missile : il est là, il est même déjà tombé. Une épaisse fumée grise s’échappe du bâtiment visé. Ça veut dire qu’il y a peu de carbone, sinon elle serait noire, comme l’autre jour à Téhéran, comme lorsque des dépôts de carburants ou des voitures sont attaqués, laissant s’échapper dans l’air une charge importante de composants toxiques. La caméra zoome en avant. Un geste devenu fréquent, évident même : se rapprocher sans s’approcher. Montrer au plus près tout en prenant acte du danger. Parce que ces images ne sont pas celles de journalistes de guerre. Elles sont prises par des individus qui vivent là. Fréquemment d’un balcon, au premier plan duquel traînent parfois, sur une table, des cigarettes et du café laissant des traces sur la toile cirée. Être chez soi. Filmer son propre anéantissement. L’individu qui prend la vidéo que je regarde n’a pas l’air d’être chez lui mais dans un restaurant, ou un club privé. Seulement, la piscine est vide et il n’y a personne. La vidéo se coupe au moment où il commence à parler. Mais les premières syllabes du mot qu’il prononce suffisent à le reconnaître : Eht. Ehtilal. L’occupation. L’occupation frappe à tel endroit. Les commentaires sont souvent les mêmes : informatifs ou affolés, parfois les deux en même temps. Le contraste entre l’intensité du moment pour celui qui le vit et pour moi qui le regarde me met toujours mal à l’aise. Dans le métro, dans mon canapé ou dans mon lit, à quoi sont réduites les quatre intenses secondes d’effroi de la vie d’un·e autre ?

Parce que je regarde bien avec la personne qui filme, c’est elle qui habite la vidéo. L’immeuble visé est au loin et je ne sais pas ce qu’il y a dedans. Probablement des salons, des cuisines et des chambres d’enfants avec des coloriages de Spider-Man accrochés aux murs, peut-être des gens. De tout ça je ne verrai rien. Car il y a tout ce que l’image ne montre pas. La légende indique que cette scène se passe à Tyr. Sour en arabe. C’est une ville du Sud Liban que je connais bien, où des proches ont leur famille, où j’ai passé un certain nombre de week-ends et de belles journées de printemps. Ma dernière visite date d’il y a plus d’un an. Le cessez-le-feu était signé depuis quelques mois et, malgré les bombardements quotidiens, il était à nouveau possible de parcourir sans grand danger le sud du pays. Un ami cinéaste originaire de la région m’avait proposé de l’y accompagner. Ayant en ma possession une enveloppe d’argent récolté avec le Decolonial Film Festival à donner à la Défense Civile de la ville de Tyr4, j’ai rapidement surmonté mes inquiétudes et accepté le voyage. Nous sommes descendu·es au sud de bon matin. Après un arrêt à Tyr, nous avons pris la route vers Chaqra, pas loin de la frontière israélienne. L’intensité des destructions augmentait à mesure que nous avancions. Plutôt bavard·es sur l’autoroute, nous sommes peu à peu devenu·es mutiques. Alors que je comptais filmer, j’ai finalement pris très peu d’images. Car ces ruines je les avais déjà vues et revues, je connaissais l’ampleur des destructions. C’est autre chose qui m’a frappée : le silence ; les villages où l’on ne croise personne ; les femmes de tous âges qui portent le deuil ; les ébauches de reconstructions arrêtées aux fondations par manque d’argent ; les visages d’hommes éternellement jeunes placardés dans les rues, dans les commerces, parfois la silhouette en taille réelle coupée dans du carton et posée sur un rond-point, comme s’ils attendaient le bus, pour qu’ils continuent d’habiter la terre qu’ils ont quitté en défendant. Une image pour l’éternité.
En jouant à fabriquer de fausses images et de fausses morts, l’Empire pense recouvrir nos images et nos morts. C’est parce qu’il ne sait pas que nos images sont celles de la vie éternelle.