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Vues de l’Empire [1]

Vues de l’Empire [1]

9 mars 2026

Dans « Vues de l’Empire », série de courts textes prenant la forme d'une correspondance collective, la rédaction d'EMITAÏ revient sur une ou plusieurs images de la guerre impérialiste en cours, exacerbée depuis l'attaque menée par les États-Unis et Israël sur l'Iran le 28 février 2026.


Cher comité,

Depuis qu'on a lancé la revue au mois de janvier, une séquence impérialiste d'une violence incroyable s'est enclenchée sous nos yeux, dans le prolongement direct du génocide à Gaza. Incroyable, non pas car on ne pouvait pas s'y attendre – au contraire, c'est la question qui nous occupe tous·tes ici : incroyable au sens où on a du mal à croire que tout ça se joue avec une telle limpidité politique. Animé par sa « fureur épique »1, l'Empire états-unien brutalise et accapare, sans même faire semblant de faire autre chose – ICE à l'intérieur, fire à l'extérieur. Trump joue au lieutenant-colonel Killgore tandis que l'État français acquiesce, en bon laquais soumis et nostalgique de son propre âge d'or colonial. On le savait : la Palestine n'était pas une exception mais bien une avant-garde, la pointe avancée d'une destinée collective de résistance face à l’anéantissement, d'où la place matricielle qu'elle occupe dans nos luttes contre le continuum colonial.

1.L’attaque de l’Iran co-organisée par les États-Unis et Israël le 28 février 2026 porte le nom d’opération « Epic Fury ». ↩︎

Apocalypse Now, ou Again ? Une impression de déjà-vu domine à première vue : les États-Unis bombardent les pays du Sud, et Israël colonise. À l'ouest rien de nouveau. Je voulais cependant partager un sentiment particulier qui me saisit depuis l'escalade de la semaine dernière, notamment face aux images de la riposte iranienne sur les cités pharaoniques des États du Golfe persique – Riyad, Dubaï, Abu Dhabi – où de la fumée s'élève désormais parfois entre deux gratte-ciels. Un Paul Virilio période L'écran du désert (1991), ou un Jean Baudrillard période La guerre du Golfe n'a pas eu lieu (1991 également), auraient sans doute écrit une fois de plus à leur sujet. Sur l’évanouissement d'un mirage. Sur les lumières de la réalité géopolitique qui se rallument tout à coup dans une salle de cinéma remplie d'influenceur·ses, de touristes et d'exilé·es fiscaux mystifié·es par le saisissant spectacle du capitalisme tardif. Sur l'édification d'un modèle qui doit son élévation express à un brasier bien réel, jusqu'à présent relégué dans le hors-champ : les flammes des raffineries de pétrole et des bombes larguées par l'allié états-unien non loin de là, en Irak, en Afghanistan, en Iran.

Effet boomerang : voilà que des missiles leur tombent désormais sur la tête, à la façon d’un violent retour de bâton – mais un bâton de dynamite, comme dans le film de Kathryn Bigelow sorti en octobre dernier, où une cellule de crise états-unienne devait empêcher qu'une bombe nucléaire n’élise domicile sur un trottoir de Chicago (le projectile était d'origine nord-coréenne ; il aurait pu être iranien). Car ces images du Golfe ne doivent pas être dissociées de l'objectif stratégique des ripostes, à savoir les nombreuses bases états-uniennes que les monarchies pétrolières abritent sur leur sol. Plutôt que de protéger les territoires qu'elles occupent, celles-ci les mettent en danger : faire affaire et donc alliance avec les États-Unis revient à s'exposer aux représailles de toutes les entités que ces derniers se destinent potentiellement à agresser – en théorie le monde entier. Il y a quelques semaines, j'ai découvert le documentaire d'Emile de Antonio, In the Year of the Pig, qui revient sur l'engagement militaire états-unien au Viêtnam à l'apogée de l'opération « Rolling Thunder » en 1968, près d’un demi-siècle avant « Epic Fury ». De cette compilation profuse de témoignages et d'avis d'expert·es, une simple phrase m'est restée en tête. Celle de Tran Lê Xuân, Première dame du Sud Viêtnam et belle-sœur du Président Ngô Đình Diệm, dont la tête tombera dès qu'il ne servira plus tout à fait les intérêts états-uniens, en novembre 1963, où la CIA a fomenté un coup d'État lors duquel il a été assassiné en plein Saïgon, à l'arrière d'une fourgonnette. Après cette trahison, Tran Lê Xuân tira la conclusion suivante : « Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis. »

Qu'importe dès lors que la France, en ce qui nous concerne ici-bas, entre ou pas « officiellement » en guerre : elle fait déjà partie des meubles dans la maison de dynamite façonnée par l’Empire.

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Notes

1.
L’attaque de l’Iran co-organisée par les États-Unis et Israël le 28 février 2026 porte le nom d’opération « Epic Fury ». ↩︎