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Une violente histoire de temps

Une violente histoire de temps

16 janvier 2026

Quels questionnements politiques, esthétiques et critiques nous animent ? Dans quelle mesure nos regards ont-ils été façonnés par la colonialité des images ? Comment se défaire de son emprise et résister à la perspective de l’occultation ? Pour le lancement d’EMITAÏ, chaque membre du comité de rédaction revient sur son rapport au cinéma, à la cinéphilie et à la critique.


D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été à la recherche d’images animées qui me ressemblent. Je continue cette quête puisqu’à 30 ans passés, je ne suis pas certaine d’avoir trouvé, à l’exception peut-être de Rama, l’héroïne romancière du Saint Omer d’Alice Diop. Durant mon enfance, j’ai bien sûr rencontré quelques reflets, notamment dans la pop culture états-unienne globalisée, en particulier dans les séries télé. Au contraire du paysage télévisuel français – très blanc –, j’y découvre des personnages noir·es. Un premier choc vient du dessin animé X-Men : Evolution. Le parcours de la mutante kényane et reine du Wakanda, Ororo « Tornade » Munroe, fait briller mes yeux de petite fille. Je le sens : j’existe dans le monde. J’y ai ma place.

L’adolescence et le besoin d’appartenance arrivent vite. Alors que je tente de me métamorphoser en jeune adulte, je me sens encore seule face au manque de figures familières. Tandis que mes amies se demandent si elles sont plutôt Blair ou Serena, Piper ou Paige Halliwell, je désespère à me projeter et en viens à m’assimiler par tous les moyens. Inconsciemment, c’est à ce moment que la science-fiction est entrée dans ma vie, par le biais d’une série mythique : Doctor Who. Lorsque je commence à la suivre religieusement, le Docteur, maître du temps et explorateur temporel excentrique, voyage avec une nouvelle « compagne », la docteure Martha Jones (Freema Agyeman), personnage sur lequel il y aurait tant à écrire.

Avec la docteure Jones, tout un monde s’ouvre à moi. Je reprends mes recherches et c’est par le biais des héroïnes anglo-saxonnes que j’affine mes goûts et commence peu à peu à toucher du doigt des problématiques politiques. Les militantes afro-féministes – particulièrement Angela Davis – me permettent de tracer cette voie. Entre-temps, le cinéma est devenu un refuge. Je m’oriente alors vers des études de cinéma et de théâtre, dans lesquelles sont négligés tous les sujets qui m’habitent et me hantent. Pire encore : le secteur du cinéma s’échine à produire des œuvres qui me révoltent et qui recyclent jusqu’à la nausée des clichés racistes, coloristes, sexistes, exotiques et classistes sur les personnes racisées. C’est cette colère et cette lassitude qui m’ont encouragée à suivre le chemin du journalisme culturel et de la critique de cinéma, avec l’envie de décrypter les œuvres sous d’autres angles que ceux que l’on m’a enseignés, pour continuer à rechercher des images plus justes, plus précises. Le film évoqué ci-dessous en est un bon exemple.

La docteure Martha Jones dans la saison 4 de Doctor Who (2007)

*

En mai 2019 sortait en toute discrétion sur Netflix See You Yesterday, premier long-métrage de science-fiction du cinéaste afro-américain d’origine guyannienne Stefon Bristol. Version étendue de son court-métrage de 2017, réalisé dans le cadre de son cycle de fin d’études à la New York University, See You Yesterday suit le parcours de Claudette Joséphine « C. J. » Walker et de Sebastian « Bash » Thomas, deux lycéen·nes passionné·es de science qui ont fabriqué une machine à voyager dans le temps en format sac à dos. Si la direction artistique, le petit budget du film et sa dimension do it yourself rappellent la franchise familiale d’espionnage Spy Kids, l’imaginaire que travaille le récit interpelle davantage. En plus d’être un film de science-fiction mené par deux adolescent·es racisé·es, on ne s’attendait pas à ce que le récit s’attaque à un sujet aussi politique et actuel que celui des violences policières aux États-Unis. Produit par 40 Acres And A Mule, la société de production fondée par Spike Lee, See You Yesterday s'inscrit à l’évidence dans le sillage de l’œuvre du cinéaste originaire de Brooklyn, tout en ouvrant un nouveau champ de réflexion sur les imaginaires associés aux corps noirs.

Entre Stefon Bristol et Spike Lee, c’était écrit : le second est l’un des héros de jeunesse du premier, et fut son mentor lors de ses études à la NYU. Bristol a même été l’un des assistants de Lee sur BlacKkKlansman, dans lequel une dernière séquence en found footage dressait un parallèle évident – quoique maladroit – avec l’histoire des violences policières et du racisme systémique aux États-Unis. À la NYU, peu convaincu par les premiers scénarios de son élève qu’il juge « nuls et sans originalité »1, Lee le renvoie plusieurs fois devant sa copie et l'enjoint à sortir d'abord des sentiers battus du hood movie2, genre avec lequel Bristol a grandi. Ce dernier raconte : « [Spike Lee] considérait [que mes scénarios étaient] les mêmes films de hood que ceux que nous avions déjà vus auparavant [...]. J’utilisais toutes les images que beaucoup d’entre nous ont vues dans des films comme Menace II Society, Boyz n the Hood et Strapped. Une fois, j’ai quitté une réunion presque en larmes, mais cela m’a poussé à vraiment réfléchir au genre de films que je faisais, en particulier pour les personnes noires. J’en suis arrivé à ce film, notamment à l’aide de ma co-scénariste Fredrica Bailey, qui a apporté son expérience et sa voix de femme noire et m’a aidé a trouver des dialogues géniaux. » Grâce aux retours intransigeants de son mentor, Bristol fait parler sa véritable envie de cinéma : faire de la science-fiction avec un casting de personnages noirs et consacré à leurs vécus. « J’ai grandi dans le hood. J’ai grandi avec d’autres jeunes Noirs brillants qui sont des geeks, qui aiment les animes, qui aiment la recherche sur les cellules souches, mais qui n’aiment pas rapper ou faire du sport »3. Féru de science-fiction, le jeune cinéaste cite alors Retour vers le futur4, L’Armée des douze singes ou encore Cours, Lola, Cours. 

1.Voir l'entretien de Stefon Bristol par le magazine Vice pour la sortie du film en 2019. ↩︎
2.« Les “Hood films” sont au cinéma ce que le gangsta rap est au Hip-Hop. Des films de quartier, du “ghetto”, représentation qui se veut réaliste et sans concession de la vie dans les projects et les quartiers populaires afro-américains dans les années 90. » Cf. l'édito publié par Le Videodrome à Marseille à l'occasion d'un cycle consacré au genre du hood movie. ↩︎
3.Voir l'entretien de Stefon Bristol par IndieWire. ↩︎
4.La présence amicale de Michael J. « Marty McFly » Fox au générique du film n’est d’ailleurs pas anodine. ↩︎

Si la SF est une valeur sûre pour Bristol – l’une des premières versions du script contient déjà l’idée d’un voyage dans le temps afin d’empêcher un accident de voiture mortel –, la thématique des violences policières s’impose plus tard, lors de l’été 2014, alors que l’apprenti cinéaste travaille sur la version court-métrage de See You Yesterday, avec en fond Retour vers le futur qu’il visionne en boucle. Cet été-là, Eric Garner et Michael Brown sont tous deux assassinés par la police et deviennent des symboles de ralliement pour le mouvement social et politique Black Lives Matter5. Les violences policières à l’encontre des afro-américains sont un sujet récurrent dans l’actualité états-unienne depuis la deuxième moitié du 20e siècle, avec un accroissement exponentiel au mitan des années 2010. Point culminant du mouvement Black Lives Matter, l’assassinat de George Floyd en mai 2020 a entraîné une prise de conscience planétaire à laquelle de nombreux films et séries ont, depuis plusieurs années, contribué – que ce soit par le biais du cinéma de genre ou d’imaginaires proches de l’afro-futurisme. On pense évidemment aux films de Jordan Peele ou de Ryan Coogler pour le cinéma. Mais aussi à un corpus assez important de séries télé : Dear White People (2017), Luke Cage (2016), Watchmen (2019) ou encore Lovecraft Country (2020). Dans cet ensemble, Bristol sera finalement l’un des seuls à se frotter au sujet des violences racistes de la police à hauteur d’adolescent·e, mais aussi à partir de la diaspora caribéenne : « Je suis d’origine guyanienne, et je n’ai jamais vu de personnes caribéennes à Brooklyn à l’écran représentées avec beaucoup de précision auparavant. [...] J’ai toujours voulu faire briller ce quartier et ses habitants à l’écran. On a des films sur l’expérience des Noirs américains, mais rarement sur celle des immigrants noirs. Je voulais que cela advienne ici. »

5.Mouvement né en 2013 sous la forme d’un hashtag à l’initiative des militantes afro-américaines Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi, suite à l’acquittement du policier accusé du meurtre de Trayvon Martin en 2012. ↩︎
See You Yesterday (2019)

Sur le plan de la représentation comme de la citation, rien n’est donc laissé au hasard dans See You Yesterday, de sa géographie de quartier à son stylisme vibrant en passant par le nom triplement référencé de son héroïne principale. On peut en effet lire C. J. Walker comme une référence à l’entrepreneuse en cosmétiques visionnaire et première femme afro-américaine millionnaire Madam C. J. Walker, mais aussi voir ses initiales comme un femmage aux militantes et icônes afro-américaines Claudette Colvin et Joséphine Baker. La littérature n’est pas en reste puisque l’ouverture du film nous projette dans une salle de classe durant un cours de science lors duquel C. J. lit Une brève histoire du temps de Stephen Hawking, tandis que son enseignant, incarné par Michael J. Fox, lit Kindred d’Octavia Butler, récit de science-fiction mêlant voyage dans le temps et histoires d’esclaves.

Plus concrètement, il est dévastateur de voir dans See You Yesterday que les violences policières sont devenues des événements si quotidiens pour les personnes racisées aux États-Unis qu’elles ont fini par coloniser leurs imaginaires. À ce titre, le film fait un usage poignant de la science-fiction comme d’un outil d’auscultation capable de préfigurer le futur et de revisiter le passé pour nous aider à mieux le comprendre. Nos deux petit·es prodiges des sciences conçoivent tout d’abord leur machine à voyager dans le temps pour s’offrir un avenir académique – avec une bourse d’études dans une université scientifique du type M.I.T –, dans l’espoir de s’extraire d’un milieu social où les opportunités professionnelles sont inexistantes. Issu·es de familles ouvrières afro-américaines et de la diaspora caribéenne, les deux adolescent·es ont la responsabilité du sacrifice de leurs proches sur les épaules. Leur envie d’ailleurs et d’un futur meilleur n’est pas qu’une lubie : c’est une nécessité. Ces grandes espérances seront cependant réduites à néant par le meurtre de Calvin, grand frère protecteur de C. J., qui tentait d’échapper lui aussi à la précarité et à la délinquance mais qui finira tué par un policier raciste. Après le drame, C. J. et Bash n’auront plus qu’un objectif : déjouer la mort de Calvin et le ramener à la vie.

Assez éculée en science-fiction, la mécanique du voyage dans le temps obéit rarement aux désirs des personnages. Couplé à un récit initiatique (le coming of age) que le film emprunte au genre du teen movie, elle force ici littéralement les protagonistes à grandir plus vite que leurs camarades. Au lieu de réparer les drames de l’histoire et de ramener les morts à la vie, See You Yesterday contraint la jeune et rêveuse C. J. à apprendre à vivre avec ses fantômes. Il s'agit de ne pas les oublier et de faire de leur perte un véritable moteur, en l’occurrence un moteur de lutte contre les déterminismes sociaux et le racisme structurel qui gangrène la société états-unienne, bâtie sur des fondations esclavagistes et ségrégationnistes – cette violente histoire de temps, qui elle aussi se répète comme une boucle.

À la fois brutal et juste, See You Yesterday n’offre pas de réponses toutes prêtes mais ouvre des pistes de réflexions destinées aux jeunes publics. À l'heure où les politiques fascistes et l’idéologie d’extrême-droite gagnent du terrain et tentent de museler nos imaginaires, que statistiquement les représentations nuancées et complexes des personnes racisé·es (et queer) sont chaque jour menacées, transmettre des images et développer un esprit critique pour outiller les prochaines générations de spectateur·ices qui cherchent encore leur place dans ce monde n’est pas seulement qu’une question de science-fiction : c’est une question de survie.

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Notes

1.
Voir l'entretien de Stefon Bristol par le magazine Vice pour la sortie du film en 2019. ↩︎
2.
« Les “Hood films” sont au cinéma ce que le gangsta rap est au Hip-Hop. Des films de quartier, du “ghetto”, représentation qui se veut réaliste et sans concession de la vie dans les projects et les quartiers populaires afro-américains dans les années 90. » Cf. l'édito publié par Le Videodrome à Marseille à l'occasion d'un cycle consacré au genre du hood movie. ↩︎
3.
Voir l'entretien de Stefon Bristol par IndieWire. ↩︎
4.
La présence amicale de Michael J. « Marty McFly » Fox au générique du film n’est d’ailleurs pas anodine. ↩︎
5.
Mouvement né en 2013 sous la forme d’un hashtag à l’initiative des militantes afro-américaines Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi, suite à l’acquittement du policier accusé du meurtre de Trayvon Martin en 2012. ↩︎