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Aucun. Pas deux, ni même un : aucun. Cette année, sur les 22 films présentés en compétition à Cannes, aucun n’a été produit en dehors de la sphère occidentale (Europe, États-Unis, Japon et Corée du Sud)1. Au regard de l’ensemble des sélections, et des hiérarchies qu'elles dessinent et entretiennent à des degrés relativement divers, ce qui a toujours été en vigueur à Cannes s’affiche pour cette édition au grand jour2. Tout est clair, limpide, éclatant comme les rayons du soleil dans le ciel méditerranéen que se partagent Cannes et Gaza : il y a en premier « les films des pays du Nord », et ensuite « les films des pays du Sud ». Il y a même, histoire d’être tout à fait précis, d’abord « les films avec des problèmes de gens de pays du Nord » – en Compétition™ –, et puis « les films des pays du Sud, qui sont peut-être plus dans la survie, peut-être plus dans les interrogations liées à leur sécurité, à la guerre, etc. » Ce sont les mots prononcés par le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, qui au sortir de l’annonce de la sélection a rappelé sans le vouloir, avec une naïveté dont il a le secret, la ligne de partage coloniale qui subsiste entre les uns et les autres. Sur la Croisette, le centre reste au centre et la périphérie n’est invitée à la fête qu’à condition de rester à sa place, en marge, avec son « certain regard » et ses « problèmes de gens du pays du Sud » : survie, insécurité, guerre – pour ne pas dire génocide.
Thierry Frémaux sait l’importance politique de sa grande machine à distribuer du prestige : légitimer outre mesure le Sud (ou bien les cinéastes femmes en général et a fiortiori du Sud, toujours aussi minorisées) risquerait à terme de remettre en cause sa propre légitimité (et celle du Nord) à détenir cedit prestige, et donc à le distribuer. D’où la place très symbolique accordée au cinéma non-occidental dans les sélections parallèles. L’an dernier, le fait que l’ACID ait par exemple projeté Put Your Soul on Your Hand and Walk a permis à la présidente du jury, Juliette Binoche, de dire un mot à la mémoire de la photojournaliste palestinienne Fatma Hassona – sans jamais mentionner ses assassins israéliens, et sans que le Festival de Cannes lui-même n’ait sélectionné le documentaire de Sepideh Farsi. De quoi montrer patte blanche sans se salir les mains, avec des sélections parallèles (Quinzaine, Semaine, ACID) qui lui servent, parfois bien malgré elles, de cautions. De son côté, la critique est à la fois complice et victime. Antenne-relais du Festival, elle participe sciemment à en faire un évènement majeur et entretient, par la même occasion, l’emprise qu’il exerce sur l’armée de journalistes et/ou de précaires qui quémandent chaque année une accréditation pour produire un contenu (textes, interviews et autres reels sur la plage) plus attrayant que d’habitude.
Dans l’entretien célèbre que nous avons déjà cité pour notre édito de lancement en janvier dernier, tiré de Caméra d’Afrique de Férid Boughedir (1983), Ousmane Sembène répondait ceci à la question posée par un journaliste français à Cannes : « Non mais mettons-nous bien ça dans la tête : l'Europe n'est pas mon centre. L'Europe est une périphérie de l'Afrique. [...] Pourquoi voulez-vous que je sois comme le tournesol qui tourne autour du soleil ? Je suis moi-même le soleil ! » Le cinéaste sénégalais invitait à se défaire des tropismes eurocentrés qui façonnent l'histoire hégémonique du cinéma et le maintiennent dans l’orbite d'un Occident aveugle et narcissique. Alors, mettons-nous aussi bien ça dans la tête : sur EMITAÏ, le Festival de Cannes n’est pas notre centre. C’est, au mieux, une périphérie dont le bruit nous concerne peu. Dans les années 1970, une critique internationaliste appelait déjà à démystifier ce « festival officiel des colonels de la caméra », comme le formulait Noureddine Saïl dans son édito « Anti-Cannes », paru dans la revue Cinéma 33. Encore aujourd’hui, il s’agit de « refuser d’être des agents publicitaires sous le fallacieux prétexte d’être dans “le vent” », pour être « partie prenante de la lutte contre l'impérialisme culturel », tel que le proposait l'ultime édito de la revue CinemArabe4.
Soyons honnêtes : couvrir ou non le Festival de Cannes est un faux dilemme. Vu les coûts que cela représenterait pour une revue indépendante et bénévole comme la nôtre (billets de train, logement, nourriture : des centaines d’euros par personne, pour quoi faire ?), le choix est de toute façon vite fait. Mais cette 79e édition, plus que jamais placée sous le signe de la colonialité, est surtout l'occasion de rappeler notre volonté de cultiver un autre rapport à l'actualité du cinéma. En ces temps d’impérialisme exalté, il nous apparaît fondamental d’élire nos propres centres, de définir nos propres priorités, d’esquisser nos propres lignes de fuite, en faisant notamment la part belle à des événements loin de l’inanité politique et esthétique du Festival de Cannes. Il y a eu, fin mars, le Cinéma du Réel, et il y aura, ce mois-ci, le Decolonial Film Festival. Il y a également, tout au long de l’année, des ciné-clubs et des gestes de programmation tels que ceux présentés dans notre série d’entretiens mensuels, menée par Occitane, intitulée « Pour une cinéphilie décoloniale ». Quant à la critique décoloniale, elle devra non seulement chérir le fait d'être située mais aussi orientée, animée par d'autres tropismes que les faux éclats que l’Empire cherche à nous vendre à Cannes tous les printemps. Ici, quoiqu’il en soit, nous regarderons donc ailleurs.