Emitai Logo
revue de cinéma critique et décoloniale
Emitai Logo est une revue associative et bénévole. Elle ne peut subsister et se développer qu'avec votre précieux soutien.
Nous soutenir
Of Land and Bread

Of Land and Bread

17 février 2026

Il y a un mois, je suis allé voir La Voix de Hind Rajab de Kaoutar Ben Hania dans une salle bondée des Halles à Paris. Une fois le film fini, un silence lourd s'est installé, le temps qu’en quelques minutes les sièges se vident. Après deux ans et demi de génocide et plus d’un siècle de colonisation britannique puis israélienne, ce silence a quelque chose d’honteux, de démissionnaire. Que doit-on faire de sa voix, diffusée dans les enceintes du plus grand cinéma du monde ? Ne sachant quoi faire d’autre, sans doute fallait-il pleurer – résultat à la fois du film en lui-même et de la disposition structurelle du spectatorat occidental face à la Palestine, toujours enclin à l’émotion humanitaire. À la Mostra de Venise, où le film a été présenté en septembre 2025, le public – averti, de festival – a choisi une autre option : 24 minutes de standing ovation, comme un envers bruyant du silence interdit. 

Et après ? Il y a un écart important à investir entre le fait de continuer à partager les images du peuple palestinien – et montrer les tentatives pour l’anéantir – , et celui d’imaginer que la seule diffusion de films à un large public soit capable de renverser la situation politique. La cécité d’Israël et des gouvernements complices est volontaire, et non le fruit d’un défaut d’images, a fortiori cinématographiques. La déclaration d’intention du collectif La Palestine sauvera le cinéma articule parfaitement cette impasse : « La question n’est pas que peut le cinéma, mais que peuvent celles et ceux qui le font. La Palestine sauvera le cinéma est une provocation, celle qui dit que ce ne sont pas les cinéastes qui changent le monde, mais les peuples en lutte. »

Or, les spectateur·ices font également le cinéma, et la manière dont nous voyons des films sur la Palestine et agissons (ou non) en conséquence doit nous interroger. Surtout, il reste indéniablement l’émotion, puissante, qui nous saisit lorsque nous sommes confronté·es à ces images. Si s’en tenir à nos larmes est une insulte à la résistance, ce serait sans doute se priver d’une arme de lutte que de les sacrifier sur l’autel de la mauvaise conscience. Dès lors, comment réarmer, rendre puissant et orienter vers l’action, le cinéma palestinien et sur la Palestine ? 

Il me semble que c’est pour répondre à cette question qu’Urgence Palestine Paris 18 a lancé, le 31 janvier dernier, un ciné-club dans le tiers-lieu The Wrong Side, situé dans le 18ème arrondissement de Paris. Son principe est simple : une projection d’un film lié à des luttes – d’abord autour de la Palestine, l’intention est ensuite d’élargir le programme – suivie de prises de parole militantes et d’une discussion collective autour du film. Explicité lors de l'annonce de la séance, l’objectif est de « rappeler les campagnes en cours afin de transformer notre sentiment de révolte en engagement concret ».

Premier ciné-club d'Urgence Palestine Paris 18.

*

Pour cette première séance, le film projeté était Of Land and Bread d’Ehab Tarabieh, sorti en 2019 et constitué d’un ensemble de séquences documentaires montrant la colonisation israélienne en Cisjordanie. Ces archives sont issues du « Camera Project », lancé en 2007 par l’ONG B’Tselem, travaillant depuis 1989 à la documentation des violations des droits de l’Homme dans les territoires occupés, et à la défense de ces derniers. Ce programme fournit du matériel et forme les habitant·es de Cisjordanie à filmer leur quotidien et ainsi documenter la domination constante exercée sur la région par les colons et l’armée. Formant une base de données de plusieurs milliers d’heures, ces images sont la source du film – Ehab Tarabieh, également monteur, a travaillé dans le département vidéo de l’ONG depuis 2010 avant d’en devenir le directeur en 2016. Sobre, sans commentaire extérieur si ce n’est un carton indiquant le titre de chaque séquence, le film décortique comment fonctionne la colonisation, tout en rendant justice à la résistance des Palestinien·nes, en premier lieu celleux qui produisent ces images. Of Land and Bread témoigne et empêche l’oubli. 

Ce flux ininterrompu de fragments quotidiens contribue à montrer le maillage constant dans lequel les habitant·es sont pris·es. C’est là l’un des objets principaux du film : le harcèlement quotidien, jusque dans les plus infimes recoins de la sphère privée, des Palestinien·nes. L’action des militaires est à ce titre édifiante : différentes séquences montrent l'invasion de maisons palestiniennes, dont on comprend qu'elles sont récurrentes. Ainsi, des soldats entrent dans un appartement et forcent les parents à réveiller leurs enfants qui, apeuré·es, doivent se présenter et décliner leur identité. Les militaires finissent par repartir, essayant de donner l’impression qu’ils n’ont pas trouvé ce qu’ils cherchaient. Or, par l’accumulation de ces interactions au montage, le film montre l’inverse : la raison d’être de ces opérations est précisément de terroriser et de pénétrer toutes les strates des vies palestiniennes. Les prétextes invoqués (fouilles, recherches d’un individu) sont autant de mensonges dissimulant leur véritable objectif, qui est de performer l’état d’apartheid et la dépossession des droits des Palestinien·nes. C’est là que la forme du film – certaines séquences sont extrêmement courtes, composées d’à peine quelques plans – prend toute sa force, permettant de donner à voir une multitude de situations1

1.L’unique contrepoint au dispositif se trouve à ce titre dans quelques séquences constituées d’images provenant de caméras de surveillance, accompagnées toujours d’un même morceau, la Sarabande en Ré mineur de Haendel, seul élément musical du film. Ce régime d’image différent du reste (en caméra portée, souvent instable) permet de compléter l’implacable démonstration et atteste – puisqu’on y voit les mêmes exactions – de la véracité documentaire des archives présentées. ↩︎
Of Land and Bread (2019)

Le second point important que décortique et analyse Of Land and Bread est l’organisation géographique de la colonisation. Le prologue s’ouvre sur la tentative d’accaparement d’un colon israélien de la moitié d’un champ palestinien. Il décrète ce nouvel état de fait, qui sera sans doute appuyé par la puissance militaire occupante, et rend obsolète la possession jusque-là de ce terrain par une famille palestinienne. Le film alterne constamment entre deux aspects d’organisation géographique. Il montre d’abord comment la colonisation construit de nouvelles frontières au fil de sa progression. Certaines séquences illustrent très bien comment les soldats israéliens, à mesure qu’ils marchent, semblent décréter autour d’eux des frontières arbitraires et immédiatement infranchissables pour les Palestinien·nes qui les entourent. Ainsi, au moment de l’arrestation d’un des membres de sa famille, un individu est sommé de ne pas dépasser l’olivier qui borde son champ. Ensuite, le film fait voir l’établissement matériel et concret d’un apartheid dans l’organisation de l’espace en Cisjordanie occupée. À Al-Khalil, certaines rues sont désormais interdites aux Palestinien·nes et réservées aux colons israéliens qui s’y implantent, au cœur même de la vieille ville. Plus prosaïquement mais tout aussi marquant : un ensemble de grillages, de barrages, de murs et de check-points compose le maillage géographique et forme l’un des instruments essentiels de la colonisation en Cisjordanie. Face à la violence et l’injustice de ces images, pouvoir analyser et interpréter plus froidement la situation est justement l’un des points principaux à mettre au crédit du film. Malgré les émotions suscitées par le visionnage, Of Land and Bread donne la possibilité de voir la colonisation et d’en comprendre, du moins en partie, les mécanismes. Il ne se contente pas de dénoncer l’injustice mais analyse la façon dont elle se construit. 

S’il y a des scènes – particulièrement celles comprenant des enfants – qui sont susceptibles d’émouvoir plus encore que d’autres, la force du film réside dans son homogénéité. Nulle progression vers une séquence spectaculaire destinée à faire craquer ses spectateur·ices, mais plutôt un flux ininterrompu figurant la domination coloniale, sous toutes ces coutures et dans toutes ses intensités : de la terrifiante incursion nocturne de soldats israéliens dans des chambres d’enfants à l’escalade grotesque d’un colon voulant décrocher de la terrasse d’un Palestinien son drapeau. Son regard vide de bêtise – lorsqu’il se retrouve coincé dans les barbelés et ne sait pas quoi répondre à l’homme qui lui indique que c’est chez lui et qu’il a droit d’y faire flotter le drapeau de la Palestine – prêterait à rire s’il n’était pas celui d’un homme bénéficiant d’un système qui accorde toute licence à sa stupidité et à sa mesquinerie raciste. C’est l’une des caractéristiques notables du film, soulevée pendant la discussion d'après séance, à savoir la saisie d'une certaine grossièreté israélienne et, à l'inverse, d’une dignité palestinienne2. Cette bêtise a un sens politique : celui d’une binarité construite par le sionisme, radicalisée et combinée à une pensée religieuse messianique, empêchant tout échange par l’invocation d’arguments absurdes (justification par l’Ancien Testament pour s’approprier un champ, négation de l’existence d’un peuple palestinien à partir de la nomenclature de l’Empire romain, etc.). 

2.Je reprends cette remarque faite pendant la discussion, avec son accord, à Pierre Butic. ↩︎
Of Land and Bread (2019)

Le film rappelle également les limites d’un recours fétichiste à la caméra comme outil de lutte idéal. Si certains soldats réagissent à sa présence et tentent (bien maladroitement) de dissimuler leurs crimes, beaucoup de colons, en toute impunité, l’ignorent ou même jouent avec. La captation de ces images – dans le cadre de l’action de l’ONG B’Tselem – est inscrite de fait dans une pratique quotidienne de résistance et de vie. Le film saisit parfois une certaine gêne des soldats israéliens quant au fait de se savoir filmés, mais dans d’autres séquences ces derniers se pavanent devant et se moquent des filmeur·ses palestinien·nes. Dans ce contexte, la caméra peut servir d’outil pour résister, mais elle reste loin des pouvoirs quasi magiques qu’on lui prête parfois – du moins aujourd’hui. Certaines séquences sont d'ailleurs produites sans que les personnes filmées, qui résistent, n’en aient conscience. C’est là l’effroyable constat à dresser devant les images de la Palestine : pour celles qui nous parviennent, combien demeurent occultées ? 

*

Of Land and Bread est un film difficile, et s’il montre les efforts des Palestinien•nes pour résister, l’insoutenable et constante domination coloniale dont il témoigne peut finir par étourdir. Or, sa projection dans le cadre d'un ciné-club permet justement de créer un espace de réception collective et de rendre plus féconde notre colère. La discussion qui s’en est suivie – mêlant militant·es ou non, avec différentes générations de luttes – permet d’ouvrir le film au-delà de l’émotion individuelle qu'il suscite, dont le silence pesant après ma séance de La Voix de Hind Rajab pouvait témoigner.

Poursuivis hors de la salle, les échanges ont permis d’aborder des points d’analyse du film mais aussi de l’éclairer à partir de l’expérience militante pour la libération de la Palestine. Ainsi, sont intervenu·es des représentant·es des membres d’Urgence Palestine, du festival Ciné-Palestine ou d’A Thousand Madleens, mais aussi, au fil de la discussion, d'Al Kamandjati et de Grimpe Solidaire Internationale, issu du collectif Solidarité Grimpe Palestine. Le courage et la détermination (un des intervenants a été emprisonné en Israël) de ces personnes témoignent des fronts concrets de lutte depuis notre position d’habitant·es d’un État occidental impérialiste allié d'Israël. L’intervention des représentants de la prochaine flottille pour Gaza était à ce titre très claire : les bateaux – l’association espérant en envoyer au moins 80 lors du prochain voyage – ont besoin de toutes sortes de personnes, aux métiers et qualifications diverses pour constituer les équipages. 

Enfin, un dernier point essentiel a été soulevé : la campagne pour la libération d’Ali, réfugié palestinien actuellement emprisonné en France sur demande d’Israël. Ali a été arrêté pour la première fois à 16 ans, puis à trois reprises après cela, sans aucune accusation formulée à son encontre. En 2014, il est expulsé de Palestine par Israël et, après un passage en Italie, il obtient le statut de réfugié en France. C’est dans ce contexte, à la suite d’accusations israéliennes (contre lesquelles son statut est censé le protéger), que la police française a perquisitionné, le 28 mai 2024, son domicile familial, fouillant et mettant à sac son appartement, dont les chambres de ses enfants, avant qu'il ne soit arrêté et emmené avec son épouse. Cette dernière passera plusieurs heures en garde à vue, tandis qu’Ali est encore aujourd'hui incarcéré à la maison d’arrêt d’Osny.

Cette actualité terrible rappelle un point important et entre en écho avec certaines séquences d’Of Land and Bread. Sans dire évidemment que la situation de l’occupation de la Cisjordanie est identique à celle de la France, la continuité – d’une répression coloniale, sécuritaire et raciste – est bien là. Il y a entre la France et Israël une différence de degrés et non de nature, en ce qu’ils sont tous deux des États coloniaux, comme le démontrent entre autres les travaux de Mathieu Rigouste3 ou de Léopold Lambert4. Dans notre situation, lutter contre ce soutien français à la politique coloniale israélienne doit par conséquent être une priorité. Dans le cadre de la campagne pour Ali, il s'agit notamment de signer la pétition et de publiciser au maximum sa situation. Il est également possible de participer par des dons aux frais de justice, ou bien de lui écrire en prison. 

3.Mathieu Rigouste, La Domination policière, La Fabrique, 2021. ↩︎
4.Léopold Lambert, États d’urgence : Une histoire spatiale du continuum colonial français, Premiers matins de Novembre, 2025. ↩︎

La prochaine édition du Ciné-Club d’Urgence Palestine 18 se tiendra au Wrong Side le 21 février. Y sera projeté Tell Your Tale Little Birds d’Arab Loutfi (2007), consacré à sept femmes révolutionnaires palestiniennes et notamment à la question de la transmission et de l’héritage des luttes passées pour nos présents. Puissions-nous y être nombreux·ses afin que le cinéma ne soit pas source de paralysie et de désespoir, mais une porte d’entrée vers la lutte – ici et partout ailleurs – pour la libération du peuple palestinien et de ceux du monde entier.

Affiche de la campagne pour la libération d’Ali ; Affiche de Tell Your Tale Little Birds (2007)
Emitai Logo est une revue associative et bénévole. Elle ne peut subsister et se développer qu'avec votre précieux soutien.
Nous soutenir

Notes

1.
L’unique contrepoint au dispositif se trouve à ce titre dans quelques séquences constituées d’images provenant de caméras de surveillance, accompagnées toujours d’un même morceau, la Sarabande en Ré mineur de Haendel, seul élément musical du film. Ce régime d’image différent du reste (en caméra portée, souvent instable) permet de compléter l’implacable démonstration et atteste – puisqu’on y voit les mêmes exactions – de la véracité documentaire des archives présentées. ↩︎
2.
Je reprends cette remarque faite pendant la discussion, avec son accord, à Pierre Butic. ↩︎
3.
Mathieu Rigouste, La Domination policière, La Fabrique, 2021. ↩︎
4.
Léopold Lambert, États d’urgence : Une histoire spatiale du continuum colonial français, Premiers matins de Novembre, 2025. ↩︎