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Il y a des matchs de football qui ressemblent à des cartes géographiques intérieures. Des matchs où s’expriment autant une « géographie de la colère »1. Des matchs qui me harcèlent en permanence et me demandent : qui suis-je ? À quelle nation j’appartiens, moi qui me trouve à l’endroit de silencieux déplacements tectoniques ?
On croit regarder 22 individus courir derrière un ballon, quand en réalité ce sont des siècles qui se déplacent sur une pelouse. Des empires, des conquêtes, des migrations, des langues, des humiliations anciennes, des fidélités impossibles. Pendant la dernière Coupe du monde masculine en 2022, je me suis aperçu que je ne soutenais jamais une seule équipe. Ou plutôt : qu’aucune victoire ne pouvait être totalement pure en moi. À l’orée de la prochaine Coupe du monde qui aura lieu en juin prochain, je sais déjà que ce déchirement recommencera. Le tirage a placé la France face au Sénégal dans son groupe. Je sais ce que ce match réveillera en moi : cette étrange division intérieure qui n’est pas une contradiction psychologique, qui relève plutôt d’une vérité historique. Soutenir une équipe nationale revient souvent à traverser des histoires qui débordent largement les frontières officielles des États.
Je suis français. Mon premier mouvement est toujours celui-là : le maillot bleu, les hymnes appris dans l’enfance qui résonnent quand bien même mon corps comme mon psychisme y résistent, les joies nationales qui donnent l’illusion d’un corps collectif enfin réconcilié avec lui-même. Lorsque la France joue, quelque chose voudrait se lever presque inconsciemment. Une fidélité simple, quasi instinctive, que des années d’école républicaine m’ont appris à aimer. Mais cette simplicité ne dure jamais longtemps. Car mon histoire familiale est traversée par bien d’autres courants. Je porte aussi une mémoire de Janus, en partie portugaise – la mémoire d’une ancienne puissance coloniale, l’un des vieux visages atlantiques de l’Europe impériale. Et dans cette histoire portugaise elle-même demeure l’ombre de l’Angola, celle de ma grand-mère paternelle, comme avec elle toute la longue histoire de l’empire lusophone, de la traite, des métissages, des violences et des circulations humaines entre l’Europe et l’Afrique. Toute une histoire contrariée que charrie le mot « Negro », qui s’entend pour la première fois dans la bouche des colons portugais, que l’on me retourne parfois à la figure par un curieux effet de retour du refoulé, enfant, pour se moquer de mon nez épaté, ma peau un peu plus foncée que la couleur locale ; de ma grand-mère angolaise aussi, implicitement, qui me surveille depuis la fenêtre de son appartement, lorsque je joue sur le terrain de football improvisé, sereine parce que tout lui semble – faussement – paisible. À cela s’ajoute aujourd’hui ma propre famille : ma femme, algérienne, kabyle, musulmane et mes enfants, bi-nationaux, franco-algériens qu’un gouvernement voudra, peut-être un jour, déchoir de leur nationalité française.
Alors, pendant la Coupe du monde, mes appartenances se déplacent sans cesse.
Lors de la précédente édition, j’ai donc commencé avec la France, le Sénégal, le Cameroun, le Ghana, la Tunisie, l’Egypte. Chaque élimination agissait comme une réduction progressive du monde possible. À mesure que les équipes africaines et arabo-amazigh disparaissaient du tournoi, je sentais se refermer quelque chose : la possibilité fragile d’un autre récit mondial. Jusqu’au moment le plus étrange, le plus inconfortable peut-être, ce France-Maroc, et non pas simplement pour avoir grandi dans le même quartier populaire de la ville de Corbeil-Essonnes que son entraîneur Walid Regragui, joué dans le même club, connu particulièrement sa famille. Je n’oublierai jamais cette sensation de déchirement devant ce match. D’un côté, mon attachement à la France demeurait plus fort. Je le reconnais sans difficulté. De l’autre, je savais aussi que quelque chose d’historique était en jeu dans cette équipe marocaine : une équipe arabe, africaine, pour grande partie musulmane, portée par des joueurs issus de diasporas européennes, qui avançait dans la compétition comme si elle transportait derrière elle des continents entiers longtemps condamnés à rester hors du récit glorieux du football mondial.
Je regardais ce match avec la sensation confuse que deux parties de mon histoire se faisaient face. Pourtant, ce conflit intérieur reste insuffisant pour dire ce que j’éprouvais réellement, et qu’Achille Mbembe appelle l’« identité relationnelle »2. Car à l’instar de ce ballon rond, je ne suis pas une identité fixe, ni une essence nationale stable. Je suis rhizome, fait de relations, de circulations, de conflits historiques qui me précèdent et continuent à vivre en moi. Faudrait-il alors en revenir à la racine, quand chacun s’immobilise dans une quête des origines, entonnant les hymnes ? Cette question n’est pas à résoudre mais à dissoudre : aller à la racine, c’est prendre acte de ce que la racine est toujours prise en terre, qui est infinie, moi qui suis fait comme chacun de tous les limons. C’est que l’histoire du colonisateur et celle du·e la colonisé·e ne sont pas extérieures l’une à l’autre : elles cohabitent dans les mêmes familles, les mêmes corps, les mêmes langues, les mêmes fidélités contradictoires. Et c’est précisément pour cela que ce conflit finit, paradoxalement, par se résoudre.

Lorsque je regarde jouer l’équipe de France, je ne vois jamais uniquement la France.
Je vois aussi l’Afrique.
Je vois le Maghreb.
Je vois les enfants de toutes les migrations.
Je vois les banlieues où j’ai grandi.
Je vois le centre et la périphérie.
Je vois les anciennes colonies revenues au centre du récit européen.
Je vois des histoires de déracinement devenues la chair même du pays.
L’équipe de France n’est pas seulement française : elle est relationnelle. Elle porte en elle l’histoire longue des circulations impériales, économiques et humaines qui ont fabriqué l’Europe contemporaine. Ce que certain·es présentent encore comme une anomalie – une France métissée, diasporique, traversée par l’islam, l’Afrique, les héritages coloniaux – constitue sa vérité historique la plus profonde. Quand je regarde cette équipe, je vois ainsi le tribut immense que l’Afrique, le Maghreb, les anciennes colonies et les immigrations postcoloniales ont offert à l’Europe contemporaine et à la France en particulier. Le football européen moderne est inconcevable sans les périphéries anciennes de l'Empire. Les centres impériaux continuent de vivre grâce à leurs anciennes marges.
Cette vérité, la France la célèbre lorsqu’elle gagne, mais elle peine encore à la regarder en face lorsqu’elle touche à la question migratoire, aux discriminations, à l’islam ou à la mémoire coloniale. L’équipe de France devient alors une sorte de paradoxe vivant : elle représente souvent mieux la réalité historique du pays que le récit républicain lui-même. Ce récit qui continue de parler comme si la nation pouvait exister dans une forme d’abstraction universelle, détachée des histoires raciales et coloniales qui l’ont pourtant façonnée. Or ce que montre le football, parfois malgré lui, est précisément l’inverse : la France est une construction relationnelle, créolisée, postcoloniale. Peut-être est-ce pour ça que certaines victoires provoquent autant de crispations identitaires. Elles révèlent une vérité démographique, historique et culturelle que beaucoup préféreraient tenir à distance.
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Toute la contradiction est là. Nous vivons – je devrais dire plutôt : nous avons toujours vécu – dans des identités mêlées, mais nous continuons à parler avec les vieux langages de la pureté nationale. Le football, pendant quelques semaines, fait tomber les masques. Il montre que les nations sont des archipels historiques. Des compositions fragiles. Des mondes relationnels. Sans doute est-ce pour cette raison que ces compétitions me bouleversent autant : elles me rappellent que je suis moi-même un territoire traversé. Une identité faite de nombreux arrière-pays. Un enfant des anciennes routes impériales. Un héritier simultané de l’Europe coloniale, de l’Afrique colonisée et du Maghreb postcolonial. Et qu’aucune de ces histoires ne peut désormais être séparée des autres.
C’est précisément pour cela que certains films me paraissent aujourd’hui insupportables. Parce qu’ils travaillent exactement dans le sens inverse de cette vérité relationnelle. Le dernier film d’Éric Toledano et Olivier Nakache, Juste une illusion, constitue à cet égard un symptôme presque chimiquement pur du refoulement français contemporain. Car Juste une illusion n’est pas un film, mais un discours accumulé, concentré, épais, comme un mur : sans ouverture. Quand Nakache & Toledano rêvent d’un « autre monde », régurgité à l’envi par Téléphone dans le film, de quels songes est-il fait ?
Juste une illusion n’est pas simplement nostalgique : il est blanchissant. Il procède à un nettoyage industriel de l’histoire en surveillant continuellement ses territoires. Tout y est « karchérisé », dans son inconscient sarkozyen : les banlieues, les luttes sociales, le racisme structurel et les héritages coloniaux. Jusqu’à produire cette matière tiède, mousseuse et inoffensive qu’affectionne aujourd’hui une certaine industrie culturelle française : un cinéma-spa où le·a spectateur·ice vient se faire masser idéologiquement par ses souvenirs.
Les Toledano & Nakache convertissent dans ce film le passé en patrimoine. Leur passé n’est pas une dépense, mais forme un capital. Il y a chez ces nostalgiques un désir de se ressentir comme les gardiens des traditions et conservateurs des archives, qu’ils multiplient à l’envi. Le passé ainsi entendu est le lieu de pensées lourdes, plombées par le regret d’une chose perdue qui s'incarne à l’écran par un récit d’apprentissage en partie autobiographique, situé en 1985, autour du jeune Vincent Dayan, adolescent juif de banlieue âgé de 13 ans qui s’apprête à célébrer sa bar-mitsvah. Comme dans L’Été 85 de François Ozon, l’année choisie fonctionne comme une « année-totem », censée condenser le passage de l’enfance à l’âge adulte, entre souvenirs pop, objets vintage, culture musicale et reconstitution nostalgique d’une époque. Mais derrière cette façade intime et générationnelle, le film accumule ce qui ressemble à de pseudo-références historiques destinées moins à penser les années 1980 qu’à les neutraliser.

Les Toledano & Nakache retombent, en effet, sans cesse dans la grammaire de l’avoir. « Conserver » est un mot qu’ils consacrent dans leur vocabulaire, qu’ils s’obstinent à mobiliser dans leurs prises de parole. L’image spatiale que cette conservation et ces conservateurs évoquent est elle-même rassurante3. Ce passé est la sécurité des collectionneur·ses comme le coffre en banque est la sécurité des familles. Le projet du film en devient limpide : fabriquer une mémoire sans conflit. Une enfance sans politique. Une France sans dehors. Les posters, les tubes des années 1980, la valise RTL, les couloirs de HLM transformés en catalogue vintage : tout fonctionne comme une machine à chloroformer la mémoire collective. Cependant, derrière cette nostalgie molle se cache une opération autrement plus violente : l’effacement.
L’effacement des Arabes. L’effacement des banlieues réelles. L’effacement du conflit colonial qui structurait pourtant déjà profondément la France des années 1980 : pas un seul Arabe dans cette banlieue prétendument populaire. Pas une voix. Pas un visage. Pas une existence. Comme si les enfants issus de l’immigration maghrébine avaient purement et simplement disparu de l’histoire française. Or cet effacement n’est pas neutre : il raconte le fantasme d’une France redevenue respirable parce que blanchie, où l’immigration serait acceptable à condition d’être invisible.
Pendant que Mehdi Charef filmait dès 1985, dans Le Thé au harem d'Archimède, les fractures sociales, les jeunes arabes, la violence des périphéries, Toledano & Nakache réécrivent la même année 85, mais pour des classes moyennes inquiètes. Leur universalisme repose alors sur une disparition, qui atteint son sommet lorsque le film évoque l’Algérie. Tout y devient obscène. La mère, juive séfarade jouée par Camille Cottin, évoque son départ du pays en un gros plan larmoyant tandis que « le café était encore chaud », image lacrymale directement branchée sur l’imaginaire de l’exil popularisé par la poésie de Mahmoud Darwich autour de la Nakba palestinienne, que le film voudrait annuler en la branchant sur une toute autre histoire.
Cette image sert autant à blanchir la colonisation française. Le film pleure le départ des colons sans jamais nommer le système colonial lui-même : pas un mot sur la domination française, les massacres, la violence historique ayant précisément produit cette séparation. L’Algérie y devient un paradis perdu pour une nostalgie pied-noire aseptisée. À cet endroit, le film devient idéologiquement terrifiant. Sous son apparente douceur, il travaille à restaurer une innocence française impossible. Il rêve d’une réconciliation sans mémoire, un pays où tout le monde aurait « connu les mêmes chansons », « eu le même concierge », « regardé les mêmes émissions », pendant que les conflits raciaux, coloniaux et sociaux seraient réduits à de regrettables malentendus. Car même le racisme y devient aimable. Le gardien raciste du film est transformé en brave beauf attendrissant, comme si la violence coloniale n’était finalement qu’une vieille humeur nationale un peu excessive. À la fin, le film ne réconcilie rien. Il hiérarchise et remet chacun·e à sa place. Le concierge restera concierge. Les Arabes resteront absent·es. Les conflits enterrés. Et la France pourra enfin recommencer à rêver d’elle-même comme d’une vieille contrée homogène, innocente, nostalgique de sa propre amnésie.
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Ce cinéma est profondément dangereux. Il prétend produire de l’universel tandis qu’il fabrique de l’effacement, alors que l’universel véritable suppose de traverser les différences, les blessures, les héritages contradictoires, et non de les dissoudre dans une mousse mémorielle. Ce cinéma-là ne supporte pas l’identité relationnelle. Quand il prétend abolir les frontières en reprenant le refrain antiraciste « Touche pas à mon pote », il les reconstruit. Quand il se prétend humaniste, il fractionne la communauté des individus. Son universalisme est de type séparatiste. Or, « modifier le passé n’est pas modifier un seul fait : c’est annuler ses conséquences qui tendent à l’infini »4. C’est que Juste une illusion repose sur un délire de propreté. Avec des souvenirs propres. Des banlieues propres. Des corps propres, même si tout ce qui prétend à la pureté, rappelait déjà Vladimir Jankélévitch, tue5. Finalement, la vraie bande originale du film, ce n’est pas le rock. C’est Michel Sardou chantant Les Colonies, ce « temps béni […] où on se s’rait cru au paradis ».
Le football en moi raconte une histoire inverse. Il me rappelle que je suis fait des autres ; que les anciennes colonies vivent au cœur même des anciennes métropoles ; que les histoires humaines débordent toujours les récits nationaux, ce qu’aucun blanchiment ne pourra jamais effacer. De son côté, le cinéma des Nakache & Toledano, craignant de perdre son soi dans la labilité de la métamorphose, se délimite et se circonscrit : il s’entoure de murs. Cette défense identitaire, dont le mouvement semble quasi général en Europe, équivaut à une autodestruction. Comme la muraille de Chine qui, selon Elias Canetti6, finit par étouffer entre ses pierres l’Empire qu’elle veut défendre des barbares, finalement absorbé par la muraille, enseveli sous la muraille, réduit à n’être que muraille.