Emitai Logo
revue de cinéma critique et décoloniale
Emitai Logo est une revue associative et bénévole. Elle ne peut subsister et se développer qu'avec votre précieux soutien.
Nous soutenir
Ce qu’il reste de nous

Ce qu’il reste de nous

11 mars 2026

Après vingt-deux ans d'injustice, d'inhumanité, de vie dans des camps, sans personne pour nous protéger, nous estimons avoir pleinement le droit de prendre la défense de notre révolution. Notre morale est guidée par notre révolution. Ce qui la sauve, ce qui l'aide, ce qui la protège, est bon, correct, honorable et beau, parce que notre révolution signifie la justice, le droit au retour.

George Habash, Notre morale est notre révolution, 1970.

Faut-il prendre le troisième long-métrage de Cherien Dabis pour ce qu'il est, et non pour ce qu'il n'est pas ? Ce qu'il reste de nous suit, sur plusieurs décennies, le récit d'une famille palestinienne, de 1948 à 2022. L'histoire commence dans le quartier de Jabaliyeh, dans la « Jaffa d'hier », libre, prospère et arabe… quelques heures avant la Nakba1. Elle se conclut sur les rives de la « Jaffa contemporaine », colonisée et annexée à Tel-Aviv. Et quelque part en son milieu, le récit se retrouve pendant un temps figé dans un camp de réfugié·es en Cisjordanie. De par son ancrage spatio-temporel, le film prend naturellement la forme d'une fresque historique et dramatique, portée sur le récit intime de trois générations. Survolant plusieurs décennies, les deux premiers tiers du film décrivent non sans une certaine efficacité le martyr palestinien : ses terres spoliées, ses populations déplacées, puis humiliées et agressées, mais aussi sa résistance tenace face à l'occupation et à l'oppression des autorités israéliennes. Sur le papier, l’exercice est ambitieux. Mais l’académisme de la réalisation et la fonctionnalité du scénario rendent possible, d’une certaine manière, une reconstitution plus ou moins complète de la colonisation. Par cette approche par endroits totalisante, les spectateur·ices non-averti·es (ou non-informé·es) ont ainsi la possibilité de raccrocher les principaux wagons de l’Histoire. L’une des forces de ce premier segment tient à sa manière de figurer la concrétude du colonialisme israélien, d’abord comme une invasion militaire, ensuite comme une occupation matériellement structurée, son ossature se déployant à tous les niveaux et sous bien des formes.

1.En 1948, la création de l’État d’Israël marque l’accomplissement du projet sioniste et provoque une guerre israélo-arabe à l'issue de laquelle des centaines de milliers de Palestinien·nes se voient contraint·es à l'exil. ↩︎

Délaissant petit à petit ce travail de reconstitution, la seconde partie du film emprunte une autre voie. Nous voilà en 1988, en Cisjordanie. La troisième génération a bien grandi et se sent prête à lutter. Mais lors d’une manifestation contre l’occupation, Noor (Muhammad Abed Elrahman), le petit-fils de Sharif (Mohammad Bakri), est touché à la tête par une balle israélienne. L’adolescent inconscient est transféré dans un hôpital d’Haïfa – ville portuaire du nord de l’État colonial d’Israël. Les jours passent ; le médecin annonce une mort cérébrale. Encore sous le choc, ses parents Hanan et Salim (Cherien Dabis elle-même et Mohammad Bakri) se préparent à débrancher leur fils mais sont approché·es par une coordinatrice de prélèvement et de transplantation d'organes. S’ensuit alors un cruel dilemme pour le couple quant au fait de donner ou non une partie du corps du jeune défunt à l’hôpital israélien. L’Islam autorise-t-il une telle opération ? Et surtout : quelle vie leur fils va-t-il sauver ? « D'abord, ils nous tuent et ils s'attendent à ce qu’on leur sauve la vie ? », s’insurge le père. Consultant l’avis d’un imam, il explicite sa pensée : « que dois-je faire si un enfant israélien reçoit le cœur de mon fils, qu'il survit et devient soldat plus tard ? ». Ce à quoi le guide finit par répondre : « votre humanité est une forme de résistance. N'oubliez jamais la force de votre humanité. » 

Ce qu'il reste de nous (2026)

L’objectif de ces lignes n’est pas de remettre en cause l’authenticité de ce récit – la réalisatrice palestino-américaine, ayant grandi dans la diaspora, dit s’être nourrie des histoires de sa propre famille et de sa communauté restée au pays. « Ce qu’il reste de nous n’adopte pas une approche politique. Le film est profondément personnel et intimiste », explique-t-elle dans le dossier de presse. Force est de constater que le traitement psychologique de ses personnages induit un parti pris délicat. À cet instant précis du film, les figures explicitement résistantes de cette famille (le grand-père et le petit-fils) ne sont d’ailleurs déjà plus. Restent celles et ceux qui ont quitté le pays, et les autres, survivant avec leurs fantômes. Au terme d’un long doute et d’un débat (intérieur), les parents renoncent à la justice et à la vengeance ; ils choisissent la paix, et donc, la vie, acceptant le don d’organes tout en imposant une clause : les bénéficiaires devront connaître l’identité et l’histoire de leur fils. 

Le piège de la commensurabilité

34 ans plus tard, le couple, résidant désormais au Canada, revient au pays et pose ses valises à Jaffa. Hanan, la mère de Noor, retrouve Ari (Dominik Maringer), un des deux Israéliens qui ont bénéficié du don d’organes. Cherchant à se rassurer d’avoir pris la bonne décision trois décennies plus tôt, la femme désormais âgée s’enquiert : « vous pensiez que ce n'est pas important que votre cœur vienne d'un Palestinien ? ». L’homme lui répond qu’un organe n'a pas de nationalité. « Tant qu'il bat, il en a une, rétorque-t-elle. Peut-être qu'il y reste un peu de la souffrance que nous avons endurée. Je me demande si vous compatissez…». Ce à quoi Ari riposte : « est-ce que vous ressentez la nôtre ? » « Nous la vivons. Jour après jour. Nous payons le prix de ce qui est arrivé à votre peuple. Et nous le payons jusqu'à ce jour », lâche Hanan avant de s’en aller. D’une violence là encore assez inouïe, l’échange laisse entendre l’impossibilité d’une cohabitation voire même d’un échange entre le peuple colonisé et le peuple colonisateur, en mettant au passage sur le même plan les souffrances endurées par l’un et par l’autre. Mais ce qui suit va troubler encore davantage ce constat. Déambulant dans une ville qu’ils ne reconnaissent plus, les parents de Noor se rendent dans un café dont ils se demandent si les gérants sont arabes. Puis, ils prennent la direction de Jabaliyeh où, à l’exception de quelques maisons, tout a été rasé. Salim, le père, retrouve alors sa maison familiale, abandonnée et en ruines. Après l’avoir photographié, son épouse l’accompagne jusqu’aux rives de la ville pour observer l’horizon.

Quelles que soient les intentions de la cinéaste, cet enchaînement final a de quoi désemparer. Peut-être cela tient-il à cette façon de télescoper le territoire confisqué et occupé, désormais filmé comme une carte postale idéale (le café chic, le point de vue sur la mer ou encore la balade dans le cœur historique de Jaffa, où abondent les boutiques de souvenirs évoquant une certaine douceur de vivre) ? Ou alors à cette manière de filmer un soleil couchant comme une perspective rassurante et réconfortante, annonçant l’espoir de jours meilleurs ? Le dernier échange du couple, dont les deux corps vieillissant s’épuisent, confirme que ce retour au pays, même colonisé, était la seule manière de se réparer (« je suis heureux que nous soyons ici », confie Salim à son épouse). La lutte, pourtant dépeinte tout au long de la première partie du film, fait quant à elle partie d’une histoire ancienne. Qu’est-ce qui désormais s’y substitue ? L’acceptation d’un deuil et la résignation. L’impossibilité d’une décolonisation et le constat mélancolique. Et le portrait de colonisé·es survivant·es, aliéné·es et en décalage avec leur être comme avec leur devenir2.

2.Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur [1957], Gallimard, 2002, p. 154 : « Pendant comme avant la révolte, le colonisé ne cesse de tenir compte du colonisateur, modèle ou antithèse. Il continue à se débattre contre lui [...] déchiré entre ce qu’il était et ce qu’il s’était voulu, le voilà déchiré entre ce qu’il s’était voulu et ce que, maintenant, il se fait. » ↩︎
Ce qu'il reste de nous (2026)

*

D’où cette question posée en préambule de ce texte : faut-il considérer Ce qu’il reste de nous pour ce qu'il est, et non pour ce qu'il n'est pas ? C’est probablement l’un de ces films dont les écrans occidentaux ont besoin pour continuer de s’émouvoir de ce qu'il se passe en Palestine. Mais son vernis hollywoodien3 s’accompagne de plusieurs compromissions : un traitement épique de l’Histoire, mais aussi une appétence pour l’affect mélancolique, qui produit un discours à la fois dénonciateur et fédérateur. Montrer suffisamment pour interpeller et sensibiliser le regard occidental (la première partie du film, qui synthétise le conflit à hauteur d’une famille), mais tempérer aussitôt les perspectives concrètes de luttes pour ne pas trop le bousculer sur le plan politique (la seconde partie qui, tout en dressant le constat d’une fracture générationnelle4, « élimine » d’une certaine manière les figures révoltées au profit de celles plus résignées). À l’issue de ce récit d’une violence symbolique indéniable, où les corps des colonisé·es se retrouvent à approvisionner la banque d’organes des colons5, une idée prégnante se détache : celle d’une occupation et d’un anéantissement dont les moins pires des issues résideraient dans une forme de résilience et de réconciliation. Une réconciliation qui vise en l’occurrence « à sauver la normalité des colons, à leur ménager un avenir », là où toute perspective de décolonisation se doit d’être avant tout « responsable de la souveraineté et de l’avenir des autochtones »6. En égalisant de la sorte les Palestinien·nes et les Israélien·nes, Ce qu’il reste de nous se positionne en faveur d’une normalisation et d’une commensurabilité7, incapable de renoncer par conséquent à un lendemain colonial.

3.Difficile de ne pas mentionner les producteurs délégués du film, Javier Bardem et Mark Ruffalo, deux des rares acteurs du circuit hollywoodien à avoir utilisé leur voix médiatique pour dénoncer le génocide à Gaza. ↩︎
4.Le personnage de Salim (le père de Noor) se construit par exemple en opposition à son propre père, Sharif, dont la santé déclinante n’a jamais entaché les appels à la révolte, puis en opposition à son fils, Noor, qui ne lui pardonne pas sa soumission aux soldats israéliens lors d’une scène de contrôle d’identité qui vire à l’humiliation. La posture apolitique du premier répond à la détermination du deuxième, avant de faire émerger la politisation du troisième. ↩︎
5.Plus précisément, les organes de Noor ont aidé à sauver six vies : celles de quatre enfants palestiniens et celles de deux enfants israéliens. ↩︎
6.Eve Tuck et K. Wayne Yang, La décolonisation n’est pas une métaphore, Ròt-Bò-Krik, 2002, p. 89 et plus précisément la conclusion. ↩︎
7.Ibid., p. 90. ↩︎
Emitai Logo est une revue associative et bénévole. Elle ne peut subsister et se développer qu'avec votre précieux soutien.
Nous soutenir

Notes

1.
En 1948, la création de l’État d’Israël marque l’accomplissement du projet sioniste et provoque une guerre israélo-arabe à l'issue de laquelle des centaines de milliers de Palestinien·nes se voient contraint·es à l'exil. ↩︎
2.
Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur [1957], Gallimard, 2002, p. 154 : « Pendant comme avant la révolte, le colonisé ne cesse de tenir compte du colonisateur, modèle ou antithèse. Il continue à se débattre contre lui [...] déchiré entre ce qu’il était et ce qu’il s’était voulu, le voilà déchiré entre ce qu’il s’était voulu et ce que, maintenant, il se fait. » ↩︎
3.
Difficile de ne pas mentionner les producteurs délégués du film, Javier Bardem et Mark Ruffalo, deux des rares acteurs du circuit hollywoodien à avoir utilisé leur voix médiatique pour dénoncer le génocide à Gaza. ↩︎
4.
Le personnage de Salim (le père de Noor) se construit par exemple en opposition à son propre père, Sharif, dont la santé déclinante n’a jamais entaché les appels à la révolte, puis en opposition à son fils, Noor, qui ne lui pardonne pas sa soumission aux soldats israéliens lors d’une scène de contrôle d’identité qui vire à l’humiliation. La posture apolitique du premier répond à la détermination du deuxième, avant de faire émerger la politisation du troisième. ↩︎
5.
Plus précisément, les organes de Noor ont aidé à sauver six vies : celles de quatre enfants palestiniens et celles de deux enfants israéliens. ↩︎
6.
Eve Tuck et K. Wayne Yang, La décolonisation n’est pas une métaphore, Ròt-Bò-Krik, 2002, p. 89 et plus précisément la conclusion. ↩︎
7.
Ibid., p. 90. ↩︎