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Georges Perec nous dit qu’on ne lit jamais de la même façon. « Dans un lit, dans un fauteuil, dans le métro, dans une salle d’attente, dans un café… »1 : autant d’espaces que pourrait aplatir la salle de cinéma, pourtant toujours dissemblable, plus ou moins peuplée, aux murs parfois mal isolés et à l’assise tantôt raide ou molletonnée. Le film projeté en expérience collective peut même sortir de la salle, à l’assaut de pelouses en plein air ou du mur écaillé d’un bar de quartier. Bref, l’expérience de visionnage impose aussi son contexte, et quel meilleur cadre pour regarder le nouveau film de Pierre Carles que l’auditorium du bâtiment Chaban-Delmas de l’Assemblée Nationale. C’est à l’invitation de la députée insoumise de la Loire Andrée Taurinya que je me suis rendue le 17 décembre 2025 à une projection de L’Affaire Abdallah, documentaire de Pierre Carles sur le scandale d’État qui a conduit à l’incarcération, pendant plus de 40 ans, du militant libanais Georges Ibrahim Abdallah dans les prisons françaises.
Dans l’assemblée, de nombreux militant·es, compagnon·nes de la libération d'Abdallah, membres de la première heure des comités de soutien ayant fleuri à droite à gauche (plutôt à gauche) pour demander la remise en liberté de celui qui est devenu le plus ancien prisonnier politique de France. Rappelons rapidement le contexte de l’affaire, que le film retrace à l’aide d’interviews de journalistes et de chercheur·ses dont on salue le choix, comme Nicolas Dot-Pouillard et Pierre Barbarancey, ainsi que d’archives vidéo parmi lesquelles un extrait de Bilan de la guerre (ou Les Libanais otages de leur ville) de la grande réalisatrice Jocelyne Saab. Parce que c’est bien au Liban que débute cette histoire, dans le sillage de l’invasion israélienne de 1982 contre laquelle le groupe des FARL (Fraction armée révolutionnaire libanaise, organisation marxiste proche du Front populaire de libération de la Palestine) mène, comme d’autres groupes de résistance, des actions de guérilla et des opérations à l’étranger. Les FARL revendiquent en 1982 l'assassinat du lieutenant-colonel Charles R. Ray, attaché militaire états-unien à Paris, lié aux services spéciaux et à la CIA, et celui de Yacov Barsimantov, deuxième conseiller à l'ambassade d'Israël en France et membre du Mossad : Abdallah n’a pas pris part aux attaques mais sera inculpé en 1984, puis condamné à perpétuité pour complicité d’assassinat en 1987. Sans revenir sur la sentence et la légitimité de la lutte dans un contexte d’occupation – parce qu’une partie du Liban est à cette date effectivement occupée par Israël –, c’est également la suite de l’incarcération qui est hors-norme : libérable depuis 1999 selon le droit français, Abdallah ne sortira de prison qu’en 2025 après neuf demandes de libération conditionnelles refusées par la justice sous pression des États-Unis. Un cas rarissime teinté de nombreuses ingérences, une affaire d’État dont le film de Pierre Carles retrace avec astuce le déroulé en confrontant plus ou moins volontairement les protagonistes à leurs responsabilités.
Pas besoin d’attaquer frontalement pour souligner l’énormité des différents blocages politiques ayant empêché la libération d’Abdallah : le documentaire joue le sarcasme avec finesse et fait parler la complicité d’elle-même, sans commentaire. Tout en provoquant une indignation nécessaire, il dévoile en même temps la grossièreté quasi risible de la perméabilité du judiciaire et du politique dans une telle affaire. À plusieurs moments de la projection en décembre dernier, des éclats de rire ont même parcouru les travées de la salle circulaire de l’Assemblée. D’abord lorsque le juge Jean-Louis Bruguière, alors qu’on le confronte à sa rencontre directe avec des procureurs états-uniens et à une lettre écrite par l’ambassadeur au ministre de la Justice français, explique que « Il y a ingérence et ingérence. Dire ‘nous souhaiterions que’, je ne pense pas que c’est de l’ingérence ». Dans une autre scène, François Hollande, coincé par l’équipe du film lors de la signature d’un de ses livres, bégaye, bégaye, et fait la moue : « c’est compliqué », hilarité générale. Au tour de Laurent Fabius, après une conférence à la fac de Montpellier, où il glose sur l’indépendance. « Ça ne me dit rien du tout. Abd-a-llah… ? Ça ne me dit rien du tout », la salle trépigne. Ces rires de connivence répondent à la malice des dispositifs mis en place par Pierre Carles et ses complices Léa Gasquet et Clara Menais, mais ce sont aussi ceux de militant·es soulagé·es par la libération d’Abdallah, grand absent de la salle parce qu’enfin retourné à Beyrouth, après des décennies de combat.
Il semble pour une fois opportun de raconter que la séance a commencé en retard. Pourquoi ? Parce que juste avant se tenait, dans la même salle, la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public. Ça ne s’invente pas. La question de la responsabilité de la presse est centrale dans le documentaire de Pierre Carles, film de journaliste réflexif sur le travail de journaliste lui-même. Car de nombreux médias ont à l’époque accusé – sans aucune preuve – la famille d’Abdallah d’être responsable d’une série d’attentats commis à Paris en 1985 et 1986, alors que les commanditaires n’avaient en réalité aucun lien ni avec les FARL, ni avec Abdallah. Face à la pile d’Unes accablantes que lui présente l’équipe de Pierre Carles, une journaliste de Libération avoue : « on a écrit des bêtises. » Un article fallacieux du Monde co-signé par Edwy Plenel et Georges Marion a même servi de caution au ministre des Affaires Étrangères, qui déclare dans une interview : « L’article du Monde me donne raison. J’ai toujours dit […] que cette vague de terrorisme était liée à l’emprisonnement de Georges Ibrahim Abdallah. » Les faits sont graves et la responsabilité de la presse sérieuse. Mais les mea-culpa de certains journalistes sonnent creux, tant le phénomène explose quatre décennies plus tard. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une scène, particulièrement émouvante, où la députée Rima Hassan rend visite à Georges Abdallah dans sa cellule du centre pénitentiaire de Lannemezan, dans les Hautes-Pyrénées. « Camarades, votre tour arrive », prévient-il fraternellement. À l’heure où sont écrites ces lignes, Rima Hassan sort tout juste d’une garde à vue pour apologie du terrorisme et la presse a diffusé, tout au long de son incarcération, des fake news quant à la présence de drogue de synthèse dans son sac.
Si l’objectif du documentaire est donc avant tout de mettre en lumière les ressorts politiques et médiatiques de ce scandale d’État, il ne passe pas pour autant à côté du pendant plus intime de cette affaire collective : l’enfermement d’un homme pendant plus de 40 ans. Le film commence avec Georges, dans sa cellule, mais la visite ne peut être que brève. Après un enchaînement de contextualisations historiques et d’enquêtes juridiques, une scène revient faire contraste. Nous sommes à Qobayat, Akkar, tout au nord du Liban, en haut des montagnes. La famille Abdallah attend. On réalise d’un coup combien ses proches ont vieilli, depuis les clips de presse des années 1980. Pourtant, là-bas, le temps arrêté s’étire loin de l’écho des incidents. Ceux-ci rythment le feuilleton – les dates en blanc s’inscrivent les unes après les autres sur l’écran – et les époques défilent visiblement, de l’image granuleuse des journaux télévisés aux vidéos de smartphones en haute définition : pendant ce temps, Georges Abdallah n’a pas bougé. Un long travelling encercle le centre pénitentiaire. De l’autre côté des grillages et des barbelés, le plus ancien prisonnier politique de France aura cette phrase anodine mais poignante, après avoir demandé à Rima Hassan de se prendre ensemble en selfie : « tu sais le faire ? »

Ce que montre le film et que confirme la projection à l’Assemblée en présence de militant·es pour la libération de Georges Abdallah, c’est que s’est formé, entre l’homme et ses divers adversaires du monde politico-légal et médiatique, une véritable communauté de soutien. Des premiers fidèles occitan·es aux milliers de manifestant·es chantant le nom d’Abdallah Place de la République à Paris, le documentaire révèle la capacité de la lutte à créer du collectif, et inversement. Les affinités et la camaraderie affleurent dans chaque rapport des protagonistes entre elles et eux, y compris avec le dernier avocat de d’Abdallah, Jean-Louis Chalanset, personnage central de la deuxième partie du documentaire qui opère comme un ciment humain. Le collectif est aussi ce qui a concrètement permis à un tel film d’exister, puisque 800 donateur·ices nommément remercié·es au générique ont participé à son financement. D’une certaine manière, L’Affaire Abdallah n’est pas seulement un film sur l’homme, Abdallah – que l’on voit finalement peu, pour des raisons évidentes –, ni uniquement le récit du dysfonctionnement d’un système perverti, l’Affaire. C’est aussi un film sur ce ce qui peut se créer, dans la lutte comme au cinéma, pour affronter la machine. « L’impérialisme est tenace et la vengeance d’État illimitée » explique la militante Suzanne Le Manceau, à qui est dédié le film, morte peu de temps avant la libération de celui qu’elle aura passé plus de 18 ans de sa vie à défendre.