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« Pour une cinéphilie décoloniale » est une série de rencontres avec des programmateur·ices qui la font exister, dans les salles de cinéma, tout au long de l’année ou en festival. Plutôt que de se demander « Que reste-t-il de la cinéphilie ? », question aux accents catastrophistes qui hante souvent les milieux critiques, nous avons eu envie de nous entretenir avec celleux qui fabriquent les lieux d’une cinéphilie politique.
Joffrey Speno est programmateur et artiste, et ce que l’on peut dire de lui est qu’il s’attache à s’ouvrir aux voix des autres – les voix de celleux qu’il filme ou qu’il enregistre, de celleux qui l’ont précédé dans les luttes et qui l’aident à construire un espace à lui, au cinéma surtout.
Je t’ai beaucoup parlé de ce projet de série d’entretiens, et avant cela, en tant qu’ami·es, nous avons souvent discuté de la question de la « cinéphilie » : ses limites, ses conditions matérielles, ses règles implicites qui parfois ont pu nous peser. Alors, pourrais-tu me dire ce que recouvre ce mot pour toi ?
Joffrey Speno : Je vais commencer par te dire que j’ai parfois ce désir que tout ça s’effondre. De la même manière que j’ai envie de voir s’effondrer la masculinité et la blanchité telles qu’elles nous/m’ont été imposées, leurs contours historiques, leurs interdits et leurs obligations, ce qu’a été la cinéphilie – elle aussi, socialement et historiquement construite –, doit prendre fin. Tout comme le cinéma, en fait, quand on y pense vraiment. Si ce monde du cinéma ultra endogame qui se lamente en permanence de sa chute persiste à nous exclure, nous mépriser ou ne nous laisser que des miettes, qu’il s’effondre. Je ne vais pas le pleurer. Par ailleurs, les structures culturelles ne sont pas l’art. L’art trouve toujours sa voie. D’autant que le jeu de la culture est de plus en plus dégoûtant, comptable et joue contre l’art.
Ma cinéphilie prend plus sa source à la télé, comme pour beaucoup de gamin·es né·es dans les années 80 dans une famille dont le capital culturel n’est pas valorisé et habitant à la campagne. J’ai été très marqué par des séries comme Dawson, Dragon Ball Z, Loïs et Clark ou Stargate SG1… Les films, c’est plus le dimanche soir à 20h sur TF1. On ne va que très peu au cinéma, ou seulement pour voir des films comme Titanic ou Jurassic Park, dans un Gaumont au bord d’autoroute, à une demi-heure en voiture de la maison.
À l’adolescence, je m’intéresse plus à des films « à sujet », et l’arrivée des téléchargements fut capitale parce qu’elle m’a ouvert un champ inespéré qui coïncide avec mon besoin d’être à l’affût de la moindre représentation de l’homosexualité à laquelle je n’avais pas accès. Je pense notamment à Queer as Folk qui a été une série déterminante pour moi et continue de l’être. L’exploration de ces représentations des marginalités TPG, Gay, Queer s’est donc miraculeusement faite dans les marges d’un Internet pirate et plus libre qu’aujourd’hui. Merci Kazaa, eMule et les torrents. Au même moment arrive (ce que j’ai découvert être) la « Quality TV », et là aussi ça a tout changé : Six Feet Under reste ma série préférée, et de façon plus anecdotique, j’ai binge-watché Nip Tuck, Desperate Housewives, Lost, The L Word… Tout ce qu’a produit Showtime et HBO à l’époque. Peut-être ai-je plus été un sériephile avant d’être un cinéphile donc. À la télé en France ça passait en VF, donc on téléchargeait en VO. Je les achetais ensuite en DVD/Blu-ray. Je suis donc persuadé que cette cinéphilie pirate a nourri ma cinéphilie payante par la suite, au cinéma et en supports physiques. À 21 ans, j’ai ensuite travaillé 4 ans comme surveillant dans l’internat d’un lycée hôtelier. Là-bas, j’ai organisé un ciné-club hebdomadaire pour les internes. C’est sans doute mon premier « geste » de programmation en y repensant.

Tu as des souvenirs de films que tu avais montrés là-bas ?
J. S. : J’avais montré Les Chansons d’amour que j’avais beaucoup aimé à l’époque. Je me souviens qu’un des CPE m’avait dit très méprisant « Mais là, mon pauvre, ils sont trop bêtes pour comprendre ça, vous mettez la barre trop haute ! ». À 24 ans, en 2011, après des études en Sciences Politiques et en Sciences économiques, j’ai décidé de venir à Paris, de toute évidence, pour vivre ma vie gay, en reprenant des études cette fois-ci de cinéma ; j’avais envie de faire quelque chose qui « ne servait à rien », porté par cette pensée qu’il fallait étudier pour le plaisir d’apprendre. J’étais à Paris 3 et j’ai pu voir énormément de films à la Cinémathèque universitaire programmée par Laure Gaudenzi. Les cours et les profs étaient un peu impressionnant·es. J’étais passionné par la découverte et l’idée même de « grammaire cinématographique », et par le fait que les images ne viennent pas de nulle part. Il y a eu comme une réinitialisation de ma cinéphilie à ce moment-là. J’ai même jeté ma mallette de DVD gravés. J’avais un peu honte de tous ces films en DivX que j’avais. Je me suis dit que ce n’était pas « de la culture », encore moins « de l’art ». Donc j’ai tout balancé, comme mes compiles de Trance vocale et d’Eurodance en mp3 gravés sur des CD. Je regrette, il y a beaucoup de choses rares que j’aimerais retrouver aujourd’hui.
Tu as des souvenirs de séances à la Cinémathèque universitaire ? Et des moments qui t’ont conduit à ce désir de faire table rase ?
J. S. : La programmation était riche, variée et articulée aux cours, alors j’ai vu plein de films de Dziga Vertov, de Sergei Eisenstein, tout ça en salle et en pellicule. J’étais complètement fasciné par le cinéma allemand, par la théorie du cinéma d’Europe centrale – Béla Balázs notamment – et cette idée d’une « jeunesse du cinéma ». Je m’intéresse depuis beaucoup à l’articulation entre éthique et esthétique, en particulier dans le documentaire grâce à cette étude du cinéma politique et de propagande – j’ai fini par soutenir un mémoire sur le regard porté sur Leni Riefenstahl en 2016. Je passe sur l’émerveillement devant les films de Kieslowski, Tarkovski, Antonioni, Bergman (oui, que des mecs blancs cis européens). J’avais comme accès à la culture légitim(é)e. Parallèlement, j’ai surtout écrit des textes critiques dans une revue papier qui s’appelait Nouvelle Vague à Paris 3, puis j’ai créé une revue en ligne, assez éphémère qui s’appelait Film Aporia ; je trouve ça un peu pédant voire ridicule avec du recul. Plus tard, j’ai écrit pendant dix ans dans différentes revues et couvert des festivals. La seule chose que je regrette amèrement, c’est d’avoir beaucoup écrit gratuitement.
Se tramait aussi, à partir de 2013, la réalisation de cet ensemble de portraits documentaires que j’ai intitulé La Parole aux morts, que j’ai gardée secrète jusqu’en 2020 pour la simple raison que je ne me sentais pas légitime à réaliser, comme s’il y avait une prétention mal placée à produire des images alors que tous ces « grands » cinéastes étaient passés avant… Puis les films de Carole Roussopoulos, Agnès Varda, Alain Cavalier et Guy Gilles m’ont donné de la force, du courage et un élan déterminant dans le geste et l’affirmation.
Et pourquoi tu penses qu’il y a ce désir qu’on a tous·tes eu, en étudiant le cinéma, cette volonté d’imiter, de se poser en critique à la manière de l’image que l’on se fait de la critique ? Comment tu te le racontes aujourd’hui ?
J. S. : Je pense qu’il y a un truc de transfuge de classe chez moi, habité par une croyance un peu naïve dans l’école, la culture, le système de valorisation de certaines manières d’être qui – j’en étais convaincu – me tiraient vers le haut. Il faut aussi dire que j’ai eu des profs au collège et au lycée absolument extraordinaires, de latin, de grec, de philo, de sciences économiques et sociales. Ces apports-là, je continue de les chérir et je me rends de plus en plus compte qu’ils me structurent encore plus que le reste.
Cela dit, j’avais tendance à faire confiance à tout ça sans soupçonner le revers d’un discours universaliste. J’étais complètement dans l’ignorance du fait d’être racisé. Non-blanc en termes de couleur de peau, évidemment, mais pas encore en termes de construction sociale. Se découvrir Pédé, c’est très différent, car on le découvre de façon très solitaire, contrairement à une identité que l’on partage avec sa famille par exemple. Sur la race, entre parenthèses, l’une de mes plus vieilles amies m’a tout de même dit il y a trois ans « Mais pour moi t’es Joffrey mon ami blanc quoi ! » Je comprends absolument ce qu’elle veut dire ; c’est hyper éloquent car j’ai en effet été blanchi malgré moi. Je suis né et j’ai grandi en Haute-Savoie, mon père est Guadeloupéen, ma mère Blanche française. Ce qui est resté je pense, c’est le fait que mon père nous parlait créole, ma mère aussi parce qu’elle l’a appris. Mais mon frère et moi répondions en français – et puis on est tellement peu allés en Guadeloupe pour des raisons financières (ça coûte beaucoup trop cher). Ça me constitue profondément mais j’ai grandi ici, et je comprends très bien les codes de la France.
Tout ça pour dire que l’on veut épouser cette posture, parce qu’elle est apparemment et faussement valorisante, certainement valorisée. Donc on est dans l’imitation, dans l’apprentissage de la distinction : il faut dire aussi que le cinéma français est tellement dans la représentation de sa propre cinéphilie. Et puis, quand on a tous·tes ses collègues, ses camarades et ses enseignant·es qu’on admire, quelque chose nous pousse vers ça, c’est un establishment en fait, et c’est confortable d’épouser la pente. Et la critique est une sorte d’apothéose de liberté discursive, avec énormément de vanité et d’hubris. Ce qui continue de me plaire dans la critique, c’est qu’elle s’affranchit (normalement) de l’agenda commercial et promotionnel des distributeurs.
J’ai aussi en mémoire la parution d’un numéro des Cahiers, en 2014 je crois, quand j’étais à Paris 3, qui s’appelait « La Fémis, Paris 3 : deux phares en questions ». Les deux établissements étaient au cœur d’un gros dossier de panique morale qui prenait pour cible les études de genre. Des profs se sont défendu·es, mais on a un peu pensé que c’était corporatiste. Iels avaient en fait raison. On était prisonnier·es de l’autorité que représentait Les Cahiers aussi...
C’est drôle. Surtout le fait qu’on fasse porter le chapeau aux études culturelles et pas à la Loi sur les Libertés et Responsabilités des Universités (LRU) de Sarkozy-Pécresse, qui taillait dans les budgets des facs et poussait les départements à s’entre déchirer pour un peu d’argent.
J. S. : Absolument. Mais je ne m’en rendais pas compte. On ne connaissait rien de ça, ça n’existait pas au lycée. Et puis, c’était un moment où des profs de cinéma adoraient se moquer de Geneviève Sellier, son « masculin singulier », pour faire rigoler tout l’amphi.
Mais alors, comment t’es devenu « woke » ? [rires]
J. S. : J’étais pris dans un paradigme, un système de valeurs et j’ai fait d’autres expériences. En sortant de la fac, je me suis investi dans le milieu militant Queer parisien – notamment après des rencontres au Pink Bloc du 1er mai. Je me retrouve à cofonder un collectif anarcho-queer qui se forme vers 2016. Il y a eu des actions contre C8 (à l’époque) où Hanouna avait son émission réactionnaire et homophobe, contre la politique migratoire de Macron juste après son élection en 2017, ou en bloquant le cortège des « LGBT En Marche » (donc de droite) à la Pride. On était proches de la Pride de nuit et du BAAM. Il y avait quelques personnes qui avaient connu Act Up dans les années 90 et qui nous ont transmis leur colère, leurs indignations, avec les limites que ça a aussi parfois. L’un d’eux m’a dit « Mais tu comprends rien ! C’est pas l’État qui a sauvé les Pédés du Sida, c’est l’auto-organisation. » Là j’ai percuté un truc sur la nécessité communautaire. Je regrettais qu’on ne passe pas plus de moments conviviaux au-delà des réunions. Pour moi, un tract et une banderole doivent être formellement bien faites au même titre que le message qu’ils portent, et ça, je dois dire que c’était parfois un gros différend. En 2018, j’ai aussi rejoint L’AJL (Association des journalistes LGBTQIA+) avec une perspective différente encore, où j’ai fait des rencontres et renforcé des amitiés, tout comme à la Queer Week. Je me suis progressivement éloigné de ces collectifs, mais tout ça m’a énormément nourri, « déconstruit » disait-on d’ailleurs à ce moment-là. J’avais besoin de reconstruire autre chose.
Tu demandais comment j’étais devenu « woke » : il y avait déjà donc tout ce contexte et expériences, mais je me souviens précisément être allé à la projection presse d’Ouvrir la voix d’Amandine Gay (2016) qui m’a bouleversé parce que là, j’ai encore davantage compris, en écoutant l’accumulation de ces témoignages de 24 femmes noires, dans leurs similarités comme leurs différences. Finalement, c’est plutôt par ce film, par cette découverte via une forme sensible que quelque chose a changé – peut-être plus que par la méthode consistant à se faire crier dessus en AG – que j’ai compris la nécessité d’organisation communautaire. Pourtant, je ne suis pas une femme noire. C’est là que le cinéma est important pour moi, parce que c’est un troisième œil, qui nous regarde, un endroit qui fait rebond et qui permet de sortir du pur face-à-face. Par la forme filmique sensible et les récits, on ressent et on comprend des choses qu’une explication ne pourra jamais atteindre. Ce film a vraiment tout déverrouillé.
Et comment tout ça a croisé ton rapport au cinéma, de manière plus générale ?
J. S. : À l’époque, on parlait beaucoup du fait d’être « concerné·e » – c’est un concept qui a été complexifié depuis, heureusement – mais qui venait de cette réaction épidermique au fait de se voir systématiquement et systémiquement confisquer la parole, les rôles, les écrits. Donc j’ai depuis développé une attention très particulière en tant que spectateur et critique à qui filme qui, par et pour qui, pourquoi, de quelle position, depuis quel rapport de force : classe, race, genre, orientation sexuelle, géographie, etc. et surtout, qui capitalise ? Et puis en tant que programmateur, j’ai fini par en avoir de plus en plus marre d’être souvent – pas toujours – la seule personne racisée ou Pédée de collectifs de programmation, à devoir prendre en charge cette parole. C’est devenu épuisant de participer à tous ces festivals-colloques blancs et hétéro universalistes qui se pensent de gauche.
Plus généralement, ce qui est écœurant, c’est de voir que les lignes bougent après qu’on soit parti·es, qu’on se soit exposé·es, qu’ils aient épuisé notre énergie, nos arguments, nos revendications pour les appliquer après coup et redorer leur blason en étant « inclusif », alors qu’ils ont été orduriers avec nous. Ils ont muté et nous, on se retrouve sans revenus, sans emploi, plus employable parce qu’on a osé parler. C’est à ce prix que « les choses changent ».

Il y a aussi des espaces que tu as créés, que ce soit ton ciné-club, « Mirage de la vie », ou des cartes blanches ici et là. Ce sont d’ailleurs des endroits où tu as choisi de montrer des cinéastes gays non-blancs – je pense à Gregg Araki, Marlon Riggs ou encore le film qui a fait l’objet de la première séance de ton ciné-club, Dakan (1997), qui raconte une histoire d’amour entre deux hommes guinéens.
J. S. : Après cinq ans de co-programmation aux Écrans documentaires et deux éditions d’En temps réel en tant que directeur artistique, j’ai eu énormément de plaisir à faire ces cartes blanches ou à développer des espaces plus libres et personnels. La première fois, c’était à Institut Français d’Athènes, qui m’avait invité à concevoir un cycle autour du genre. Un défi stimulant : sélectionner six longs-métrages francophones de fiction, en dépassant le regard franco-français grâce à des films ivoiriens ou canadiens, tout en ouvrant la réflexion aux questions queer et intersectionnelles avec « Faire genr·es à l’écran ». Puis j’ai imaginé la programmation « Gay Romcom » au FIFAM grâce à Marie-France Aubert – la directrice artistique qui se trouve être Lesbienne, et ce n’est pas un hasard qu’elle m’ait fait confiance, qu'elle m'ait encouragé et qu’elle ait valorisé mes propositions.
À l’origine, je voulais programmer une rétrospective autour du cinéaste afro-américain gay Marlon Riggs – que j’ai découvert grâce à Stéphane Gérard que je comptais d’ailleurs inviter, tant son œuvre s’inscrit dans la continuité de celle de Riggs. Nous avons proposé (et fait découvrir) à Heure Exquise de s’associer au cycle. Faute de réponse des ayants-droits, on a abandonné. Puis nous nous sommes rendus compte qu’Heure Exquise avait décidé de monter une rétrospective partielle de son côté, sans nous prévenir, nous créditer ou nous inviter. J’ai écrit un texte, « À propos d’un pillage », pour dénoncer ce vol, et la façon dont le monde de la programmation peut aussi fonctionner sur l’appropriation concrète, par des personnes blanches, d’un « patrimoine » Noir et Queer. J’ai reçu beaucoup de soutien mais ces pratiques sont monnaie courante. Je n’ai jamais été payé, ni invité à la table ronde promise. On a juste obtenu un rétablissement des crédits.
Pourquoi le cinéma de Marlon Riggs résonnait autant chez toi ?
J. S. : Mes préférés sont Tongues Untied (1989), Anthem (1991), ou Affirmations (1990). Marlon Riggs parle du fait d’être Gay Noir, aux États-Unis, en pleine crise du VIH – des époques et des lieux qui me sont étrangers, mais comme de nombreuses personnes Noires qui ont grandi en France, je m’identifie beaucoup aux récits Noirs états-uniens. Il dit en parlant de San Francisco : « Dans cette grande Mecque gay, j'étais un homme invisible […] J'étais un Alien, inaperçu ou sinon, indésirable. Ici comme à Hepzibah, j'étais un nègre, toujours. » Et ça parle d’une expérience réelle des personnes racisées aujourd’hui dans les milieux Queer à Paris ou en régime blanc. En écho à Riggs, je pense que l’un des personnages Noirs Pédé les mieux écrits que j’ai vus est celui de Belize, interprété par Jeffrey Wright, dans la série Angels in America (2003).
Quand la question de débuter un ciné-club à l’Archipel s’est posée, j’étais tiraillé sur le fait de le créer autour de ce vécu. C’est le cas en termes de regard et de propositions, mais j’avais des doutes sur le fait de l’éditorialiser comme ça. Je dois avouer que j’ai du mal avec les festivals, les ciné-clubs, les revues dont toute la ligne éditoriale repose sur un label-titre précis comme si c’étaient des partis politiques. La promesse ne peut pas être tenue, elle est trop lourde et engage beaucoup de responsabilités. Même si dans le contexte politique qui est le nôtre, je pense que ces espaces installent un rapport de force nécessaire. Si le titre choisi est engagé et poétique, j’adore en revanche. Comme Emitaï [rires].

Et pourtant, tout à l’heure, tu parlais de l’importance des espaces communautaires.
J. S. : Absolument, mais c’est différent. Je défends ardemment les espaces en non mixité choisie, les espaces communautaires, plus que jamais. J’en ai besoin moi-même. Mais il s’agit de partager des films, et je ne pouvais pas tenir cette promesse tout seul et ne montrer que des films qui mettent en scènes des gays ; ça s’épuise vite, même s’il y en a des milliers. C’est juste plus amusant pour moi de choisir un film et le lire, le partager en dialogue avec un·e invité·e et les spectateur·ices présent·es depuis une perspective engagée, avec des vécus minorisés. Toutes les formes filmiques sont politiques et peuvent/doivent être interrogées. Mais ces questions politiques doivent se poser à la forme, à la mise en scène, car elles ne sont pas forcément contenues et réductibles dans le « sujet » du film. C’est une longue conversation que j’ai eue avec Margot Merzouk, grâce à qui je fais ce ciné-club et qui a entendu mes désirs, arguments, envies et m’a superbement accompagné. J’avais trop envie de programmer Ventres glacés de Slátan Dudow par exemple, l’un des seuls films communistes allemands de 1931. Et je suis aussi extrêmement préoccupé par le techno-fascisme, la lutte des classes, l’écologie, l’antispécisme. Le revers c’est que c’est impossible à « marketer » et ça se paye sans doute en fréquentation, mais petit-à-petit quelque chose se construit. Cela dit parfois, je le reconnais, j’ai envie d’un autre espace où je ne programmerais que des film Pédés [rires].
En tous cas, tu as choisi d’ouvrir Mirages de la vie avec Dakan (1997), et en invitant Marie-Julie Chalu.
Déjà, c’est un film rare que je n’ai pas pu programmer en Grèce faute de copie. Entre temps, nous avons eu accès au film dans une superbe version. Le principe du ciné-club, c’est d’inviter la personne qui m’a fait découvrir le film que je montre ou une personne pertinente pour l’accompagner, en faisant de la discrimination positive revendiquée. J’ai connu Marie-Julie par des amies, en la croisant en festivals, en tant qu’actrice et je suivais son projet si important de NOIR CINÉMA. Ça tombait bien, elle allait aussi lancer son ciné-club, et ses éclairages furent très précieux. Le film est exceptionnel à plus d’un titre, d’abord parce qu’il est considéré comme le premier film gay du continent africain. Il refuse tout misérabilisme et toute lamentation sur le poids des traditions qu’affectionne tant l’Occident. Ce sont deux jeunes hommes qui tombent amoureux. La fin n’est pas mortelle, contrairement à bien des films sur les personnes Queer. Elle est solaire et ambiguë à la fois. Ce n’est pas non plus un film lisse et toiletté, très conscient de lui-même sur la représentation comme ceux que produisent les plateformes aujourd’hui. Mohamed Camara ne gomme pas la complexité. Je dirais qu’il y a une sorte d’apogée dans les années 90 à cet égard : à la fois progressiste et complexe.

Oui, il y a une certaine violence qui n’est pas évacuée.
J. S. : Oui, il y a quand même une séquence qui s’apparente à une thérapie de conversion. Le personnage est éloigné de la ville, on l’enlève pour le présenter à un sorcier. C’est quelque chose qui m’est arrivé d’ailleurs. Une fois, c’était un truc catho à Paris avec un Monseigneur je-sais-pas-quoi, qui était censé m’expliquer le droit chemin. La deuxième fois, c’était un exorcisme en forêt avec un sorcier en Guadeloupe… Mais bon, ça va, je ne suis pas rancunier, ça me fait plus rire qu’autre chose. C'est tellement absurde. Merci d'ailleurs aux téléchargements grâce auxquels j’ai vu toutes les saisons de Queer as Folk, Angels in America, Jack dans Dawson et tous les « direct to DVD » gay sur mon ordinateur juste avant [rires].
Car clairement, là, la représentation m’a servi comme un outil de protection. J’étais sûr et certain, grâce à ces représentations, qu’il fallait vivre sa vie comme on voulait et que l’hétérosexualité était un système de limitations et de violences horribles. Aujourd’hui, on se moque un peu de la « visibilité » au cinéma et dans les séries, y compris moi, mais je n'oublie pas qu’il y a des jeunes qui n’ont encore rien vu et que pour elleux, c’est capital. Je suis toujours quand même très crispé quand la revendication s’arrête là. Parce que l’enjeu du cinéma ou des séries, c’est celui d’une œuvre qui n’est pas censée « faire » quoique ce soit, et encore moins être réelle ou représenter la réalité. Ce qui m’intéresse, au-delà de la manière dont le cinéma représente la réalité, c’est surtout sa capacité et sa puissance à la transformer. C’est-à-dire qu’une fois qu’on a vérifié qu’un film ne reconduit pas des stéréotypes (et c’est une revendication minimum), observons de quelle manière il crée par la fiction, par le monde qu’il contient, une réalité qui va rendre possible de véritables alternatives meilleures dans la réalité. J’aimerais voir des personnages invraisemblables, on en a terriblement besoin.
Une autre fois, tu as invité Selim Bentounes, autour de deux films.
J. S. : Selim est quelqu’un que j’admire pour plein de raisons. Comme cinéaste (Petit Cœur, Méphistophélès), pour nos conversations amicales, pour sa pensée, pour ses engagements et donc notamment pour la programmation « Se défendre », exceptionnelle et on ne peut plus nécessaire qu’il a faite au FIFIB sur la Palestine. Je lui ai demandé de choisir un film de patrimoine et un film contemporain, un film qui parle de la Palestine et un film qui parle du Liban (Resistance, why ? de Christian Ghazi et The Diary Of A Sky de Lawrence Abu Hamdan), et l’accolement des deux a produit quelque chose d’intéressant je crois. Selim a été merveilleux par les éclairages qu’il a donnés au regard de ses engagements. La parole a circulé comme on l’espérait.
En parlant de circulation de la parole, de ce rite étrange qu’on appelle « ciné-club ». Cette forme a-t-elle été importante pour toi ?
J. S. : Je n’ai jamais suivi de ciné-club particulier. Mais c’étaient des lieux comme les festivals où les films circulaient hors de la temporalité des sorties en salles, au profit de celle d’un dialogue installé par une programmation et des rencontres. À l’origine, je ne voulais pas appeler ce que je fais un « ciné-club ».
Pourtant, ça y ressemble.
J. S. : Oui, c’est le côté « club ». Je déteste cette idée. Il n’y a pas de club, tout le monde (ou presque) est bienvenu. Alors on a tergiversé et je me suis rendu à ça, parce que je n’ai pas trouvé d’alternative. J’ai surtout bossé sur le titre et le logo. « Mirages de la vie » renvoie bien-sûr au chef d’œuvre de Douglas Sirk – « le prince du mélodrame », gay, n’est-ce pas – Mirage de la vie (Imitation of Life), où la question du racisme, de la blanchité et des origines est centrale, ainsi que celle de la mort. J’ai mis une rose bleue comme logo, en hommage à David Lynch et à un autre film, A Rosa azul de novalis (2019), réalisé par un duo de réalisateurs brésiliens Pédés, Rodrigo Carneiro, Gustavo Vinagre. J’avais fait un entretien avec eux pendant le Cinéma du Réel, et c’était assez ouf. C’est le seul film que j’ai vu jusqu’à présent qui parle de l’anus – la rose en question – comme un endroit de mystère, au centre de nos vies Pédées, je crois. Et « The Blue Rose » comme motif tout aussi mystérieux dans Twin Peaks : The Return… Je pensais aussi à l’énigme de Rosebud dans Citizen Kane. Et simplement la question des mirages pour parler de cinéma…

Ça revient aussi dans le visuel de ta série sonore, Opening Me…
J. S. : Oui, là c’est un cercle rouge mais tout le monde ne voit que ça alors que j’imaginais plus un truc un peu cosmique. Je me disais que chaque portrait de garçon avec qui j’ai couché était comme une planète, et ça formerait une constellation… [rires] Mais je me rends à l’évidence, vu le sujet. Puis le titre est déjà évident, même si polysémique – c’est un hommage à FKA Twigs. J’y pense là, mais le logo de Film Aporia était la silhouette de Kim Novak assise face au tableau dans Vertigo (1959) avec un focus sur son chignon, qui formait une sorte de bouton de rose aussi.
Si je reviens à ce triptyque Gregg Araki, Marlon Riggs et Dakan auquel on peut ajouter A Rosa azul de novalis, j’ai l’impression qu’il y a tout de même un questionnement, par les images et la programmation, non seulement de la représentation gay non-blanche, mais aussi d’une possible esthétique gay décoloniale ou du moins qui refuserait les canons de la blanchité. J’ai l’impression que la critique décoloniale qui est parfois adressée aux luttes Queer se fait sur la base d’une critique de la visibilité : le coming out serait un « truc de blanc·hes » qui aliène les personnes à une tyrannie de la visibilité, alors que celle-ci ne serait pas souhaitable en tout temps et en tous lieux.
J. S. : J’ai zappé Gregg Araki tout à l’heure, et pourtant, j’adore presque toute sa filmo. Je n’ai rien à dire de pertinent sur lui, à part que ses films sont irrévérencieux, jubilatoires, vraiment Queer, barrés. Et pour revenir à ta question, j’avoue que ça me perd un peu tout ça. Je ne suis pas assez érudit pour y répondre. Ces débats purement politiques m’interpellent parce qu’on parle de moi, de nous et forcément ça pique. Mais au fond, je trouve souvent les questions mal posées. Et je n’attends pas les avis des autoproclamé·es papes·ses et cardinaux·les décoloniaux·les ou Queers pour vivre ma vie qui est tous les jours Noire et Pédée. Il y a quand même des apports théoriques et militants intéressants, évidemment. Mais que chacun·e parle de ce qu’iel connait en le vivant. Les décoloniaux·les hétéros n’ont pas à faire la leçon aux Queers racisées qui organisent la Pride des banlieues par exemple. Et les Queers blanc·hes n’ont pas leur avis à donner sur les problématiques de personnes racisées.
Je n’ai à dicter à personne s’iel doit faire ou pas son coming out selon sa situation ou sa culture. En revanche, il faut distinguer ce qui relève d’une homophobie intégrée, dictée par l’hétérosexualité qu’il faut combattre d’une part, et le choix intime d’une personne qui veut le faire ou pas selon sa décision d’autre part. Pardon, mais les débats posés sont ineptes, c’est aussi simple que ça en somme. Ça ne veut pas dire qu’il y a des situations et des récits très hétérogènes à partager pour se comprendre. Enfin, je pense que si ça tourne en rond et en polémiques depuis des années, c’est parce que les approches et les réflexions sont très essentialistes alors que pour moi ce qui compte, c’est la question de l’assignation par les dominant·es dans un contexte donné et la lutte pour le droit et la justice face à ça. Le reste m’intéresse peu.
Pour en venir à la question du cinéma et de la visibilité, je l’évoquais précédemment, et je pense qu’elle est jubilatoire dans des films dont la mise en scène est bonne. Je ne suis pas Lesbienne et, pourtant, j’ai vu Portrait de la jeune fille en feu (2019) trois fois au cinéma et c’était toujours bouleversant de virtuosité. J’ai également adoré Sinners (2025) et Black Panther (2018), deux phénomènes culturels ignorés par la critique blanche parce qu’incomprise. Je n’ai jamais vu autant de personnes noires dans des salles de cinéma. La dimension cathartique communautaire est très forte et même si c’est calibré pour ça, c’est efficace et réussi.

Ça fait un peu civilisateur.
J. S. : Oui, complètement. J’ai juste envie de répondre « Mais parce que dans tes instances de programmation et de direction, il n’y a que des blancs comme toi, des hétéros comme toi, des mecs comme toi ». C’est pour ça que la culture se casse la gueule et que leurs festivals n’intéressent personne ; trop d’endogamie et de clones. Leur vison est datée, tourne en rond. Bien sûr, il y a des attaques des politiques de droite qui explosent le cinéma. Mais le cinéma implose aussi de cette non-écoute, de cette non-ouverture.
On a l’impression que ça se débloque un tout petit peu, parce qu’il y a des personnes concernées « de la diversité » qui arrivent et trouvent leur compte ou font rustine sur des bâtiments qui sont en train de s’effondrer. Et je ne leur jette pas la pierre, je le fais aussi même si je sais qu’on sera toujours des tokens interchangeables… Quitte à l’être fatalement, je veux juste qu’on soit très bien payé·e pour ça. Je ne dis pas que l’argent achète tout, mais c’est de la stratégie de survie à défaut de pouvoir vivre normalement sous ce régime raciste hétéro patriarcal. Tout dépend de la nature et du ratio entre ce qu’on y laisse et de ce qu'on y gagne : temps, rémunération, espace de liberté, qualité. Ce qui m’a le plus plu dans Sinners, c’est la métaphore de la vente par des blancs de cette maison où les deux frères Noirs vont pouvoir créer un îlot alors que c’est un piège. La blanchité et le racisme résumés.
Je vois trop de gens minorisés brillants s’auto-éliminer et complexer à cause de ce système qui nous fait nous sentir moins que rien. Ce qui m’a immunisé contre ça, c’est de voir tous les jours, effaré, le luxe de la médiocrité et de l’opportunisme sans gêne de la blanchité cis-het et bourgeoise. Alors ne bradons rien, exigeons, facturons, prenons les postes, engageons des personnes qui elles aussi sont minorisées. Et que les personnes « alliées » soient complices, c’est-à-dire qu’elles prennent des risques.
