Emitaï
revue de cinéma critique et décoloniale
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Zapper l’Empire

Zapper l’Empire

2 septembre 2026

Et si c’était la dernière rentrée avant l’avènement de l’extrême droite française au pouvoir, lors de la prochaine élection présidentielle de mai 2027 ? Et comment faire de cette échéance une occasion de lutter, avec une intensité renouvelée, pour le démantèlement des formes et des structures coloniales ? Dans le champ du cinéma, ces questions sont revenues dernièrement suite à l’acquisition par Vincent Bolloré, via Canal+, du réseau de salles UGC qu’il contrôlera en entier d’ici 20281. Lors du dernier Festival de Cannes, une tribune du collectif Zapper Bolloré dénonçait la grande dangerosité que signifie une mainmise complète de la chaîne de production et de diffusion des films par un milliardaire au projet fasciste et civilisationnel assumé2, dont il faut rappeler qu’il est directement issu du continuum colonial français. Emblème de la Françafrique ayant fait sa fortune grâce au contrôle de ports en Afrique occidentale et dans les territoires dits d’outre-mer, l’effet de nuisance de son Empire se mesure aujourd’hui notamment à l’aune des activités extractives de Socfin, une société d’exploitation d’hévéa et d’huile de palme créée pendant les colonisations en Afrique et en Asie du Sud-Est, récemment coupable de déforestations massives et d’expropriations des terres autochtones au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Nigeria, en Indonésie ou encore au Cambodge.

1.En plus, faut-il le rappeler, de plusieurs médias nationaux, de nombreuses maisons d’édition, de labels de musique, de titres de presse et autres boutiques Relay qui permettent de les distribuer… ↩︎
2.À ce sujet, voir l’analyse de nos camarades de Débordements : « Dépasser l’épouventail Bolloré » . ↩︎

Le cas de Bolloré est exemplaire. L’emprise spectaculaire qu’il exerce sur le cinéma national éclaire les dépendances matérielles de l’industrie envers des économies de blanchiment, de détournement, d’exploitation et d’extraction, qui entretiennent la centralité impérialiste et/ou profitent à l’extrême droite française. Ces derniers mois ont été particulièrement édifiants à ce sujet. Produite par Canal+, l’adaptation télévisée du Suicide français d’Éric Zemmour a par exemple été diffusée en juin sur Planète+ avant de se retrouver sur MyCanal cet été, rappelant à quoi peuvent à tout moment servir les puissantes infrastructures de l’Empire Bolloré – ici la promotion d’une campagne suprémaciste. En témoigne aussi, sur le terrain étatique, la collaboration entre Pathé et l’armée française pour la production du diptyque de propagande impérialiste La Bataille De Gaulle d’Antonin Baudry. Cette collaboration s’est faite par l’entremise de la mission cinéma et industries créatives (la MCIC, ex-Mission Cinéma) du ministère des Armées et des Anciens combattants, programme initié en 2016 qui vise à soutenir un certain pan de la création cinématographique nationale3 en prêtant matériel, figurant·es et lieux de tournage, en plus de fournir un accompagnement qui peut aller « du conseil à l’écriture à la promotion du projet fini »4.

3.Ont notamment été aidés dans le cadre de cette mission gouvernementale : Le Chant du Loup, J’accuse, Tirailleurs, L’Île rouge, Le Bureau des légendes ou encore cette année Moulin et La Troisième nuit. Nous avons abordé plus longuement ce sujet dans notre podcast de juillet consacré en partie à La Bataille De Gaulle. ↩︎
4.Propos de Eve-Lise Blanc-Deleuze, cheffe de la MCIC (anciennement dirigeante de… Canal+ multimédia), rapportés dans un article publié sur le site du CNC en mai dernier. ↩︎

Les débats récents autour du boycott culturel – à propos du film Oui de Nadav Lapid, ou du Centre Pompidou, partenaire du fournisseur de l’armée israélienne et marchand d’armes sud-coréen Hanwha – s’inscrivent dans le même horizon critique. Dans le contexte du génocide en cours en Palestine et au sud du Liban, et à l’aune d’une éventuelle accession de l’extrême droite au pouvoir l’an prochain, il s’agit de prendre plus que jamais en considération les conditions de production et de diffusion du cinéma et de la culture en Occident, en particulier les liens qui unissent les industries culturelles et les structures coloniales d’hier et d’aujourd’hui. Il s’agit surtout de s’en défaire en urgence et d’imaginer d’autres foyers de lutte, de pensée et de création pour un cinéma matériellement décolonial, façonné à partir d’un refus radical de complicité et en pleine solidarité avec les peuples colonisés.

*

En amont de cette saison qui s’annonce donc particulièrement intense à l’échelle de nos luttes, EMITAÏ se renforce. Huit mois après le lancement de la revue, notre comité de rédaction s’agrandit et accueille trois membres supplémentaires. En plus d’une newsletter mensuelle pour nous suivre hors des réseaux sociaux, nous nous apprêtons également à lancer notre ciné-club, qui prendra place à partir d’octobre dans le cinéma autogéré La Clef à Paris. Un dernier mot enfin : puisque nous évoquons les problématiques liées au financement du cinéma français, nous profitons de cet édito pour vous rappeler que nos publications sont le fruit d’un travail entièrement bénévole et indépendant, votre solidarité étant notre unique source de subsistance. Nous lancerons ce mois-ci une campagne d’abonnement altruiste à 1€ par mois, en faisant appel à votre générosité afin de pérenniser et de développer les activités de la revue et de notre association. Merci d’avance pour votre soutien, et bonne rentrée !

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Notes

1.
En plus, faut-il le rappeler, de plusieurs médias nationaux, de nombreuses maisons d’édition, de labels de musique, de titres de presse et autres boutiques Relay qui permettent de les distribuer… ↩︎
2.
À ce sujet, voir l’analyse de nos camarades de Débordements : « Dépasser l’épouventail Bolloré » . ↩︎
3.
Ont notamment été aidés dans le cadre de cette mission gouvernementale : Le Chant du Loup, J’accuse, Tirailleurs, L’Île rouge, Le Bureau des légendes ou encore cette année Moulin et La Troisième nuit. Nous avons abordé plus longuement ce sujet dans notre podcast de juillet consacré en partie à La Bataille De Gaulle. ↩︎
4.
Propos de Eve-Lise Blanc-Deleuze, cheffe de la MCIC (anciennement dirigeante de… Canal+ multimédia), rapportés dans un article publié sur le site du CNC en mai dernier. ↩︎