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L’annulation de la masterclasse de Nadav Lapid prévue au FID à Marseille en juillet prochain1 a suscité de très vives réactions, provoquant une levée de boucliers assez exceptionnelle de la part d’une certaine frange du cinéma d’auteur français et international. L'annulation a été décidée par Lapid lui-même, suite au retrait de douze cinéastes et ayants-droits – Hala Alabdalla, Asmit Amiralay, Aude Fourel, Fatma Cherif, Muhammed Hamdy, Aïda Ka’adan, Farès Ladjimi, Narimane Mari, Monica Maurer, Nour Sabbagh, Ghassan Salhab et Mohamed Soueid – qui ont décidé de retirer leurs films du festival après avoir appris la venue du cinéaste israélien2. Un geste clair et exemplaire, tout à fait légitime, qui s’explique entre autres par un refus collectif de consentir à « placer côte à côte, dans un même espace de représentation, des récits palestiniens et israéliens, comme s’ils relevaient d’une stricte équivalence, [effaçant] les rapports de pouvoir, l’Histoire et les conditions matérielles desquels ces récits émergent »3.
Fonds de coproduction avec l’Israel Film Fund, présentation aux Ophirs, équivalent israélien des Césars dont le vainqueur représente automatiquement Israël aux Oscar, participation au Festival du Film Israélien de Paris, événement soutenu par l’ambassade d’Israël en France4… Plusieurs éléments liés à la production et à la promotion de son dernier film, Oui, rattrapent aujourd’hui Nadav Lapid et expliquent le positionnement de plusieurs cinéastes et collectifs de militant·es en France, parmi lesquels La Palestine sauvera le cinéma, qui mène depuis plusieurs mois une campagne salutaire en faveur du boycott culturel, intitulée « Pas de cinéma sans boycott ». Dans un texte écrit en réponse aux différentes tribunes de soutien au cinéaste israélien, le collectif a rappelé le fait – décisif pour comprendre l'affaire – qu’« en continuant à collaborer avec les institutions israéliennes (alors même qu'il n'en a pas la nécessité), Nadav Lapid participe à une vitrine essentielle de la stratégie de normalisation menée par l'État israélien », qui consiste notamment à utiliser certaines voix contestataires comme des cautions démocratiques à l’international5.
Au-delà du cas de Nadav Lapid en général et de Oui en particulier, dont le degré de boycottabilité occupe beaucoup de discussions, la situation permet surtout de rappeler les conditions matérielles et l'épais tissu géopolitique dans lesquels les films naissent et nous apparaissent, au moment où la violence génocidaire nous contraint d’agir avec une vigilance sans cesse renouvelée. L’heure n’est en effet plus à la naïveté. Celle par exemple de se persuader que, dans les conditions d’une emprise impérialiste à l’échelle planétaire, un film puisse être encore façonné et guidé par une liberté artistique capable de résister à toutes les pressions politiques, d’éviter toutes les récupérations, d’être au-dessus de toutes les stratégies diplomatiques, y compris les plus sophistiquées parmi celles répétées, depuis des décennies, en vue de justifier l’injustifiable – colonisation, apartheid et génocide. Ce que le front lié au boycott culturel demande au fond aux cinéastes aujourd'hui, c’est alors de faire des choix en conscience, en priorité sur la manière dont leurs films sont financés, fabriqués puis diffusés, au risque d’en payer potentiellement le prix : celui du refus. En ce sens, le boycott culturel est surtout une puissante invitation à la dissidence matérielle, à la désolidarisation pleine et entière vis-à-vis du génocide israélien en Palestine.
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Quant à nous, cinéphiles, critiques et spectateur·ices, il nous faut également choisir en conscience. Soit continuer comme avant, jouir du privilège occidental de pouvoir tout voir et tout commenter sans jamais rien s’interdire, en invoquant par exemple une pseudo exceptionnalité de l’art afin de se protéger d’un quelconque sentiment de culpabilité6. Soit entendre une partie de la société civile palestinienne, qui en appelle au boycott culturel par l’entremise de BDS7, sans chercher à redéfinir nous-mêmes, depuis nos positions confortables, les différents outils avec lesquels elle choisit de mener chaque jour la lutte contre son anéantissement. Pour une revue critique et décoloniale comme la nôtre, la question qui se pose est donc simple : sommes-nous capables de respecter cet appel – qu’il concerne Oui ou un autre film, qu’importe – jusque dans nos espaces, en refusant de donner de la place aux quelques titres potentiellement concernés par les directives de BDS (qui se comptent chaque année, pour ce qui est des sorties en salles en France, sur les doigts d'une main) ? Et participer ainsi, avec nos moyens, à faire pencher la balance en faveur des voix et des regards des colonisé·es, une fois de plus silencié·es et invisibilisé·es ?
Sur EMITAÏ, nous pensons que oui. Non seulement le refus est un acte politique, mais c'est déjà aussi, en soi, un geste critique.