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Dans « Vues de l’Empire », série de courts textes prenant la forme d'une correspondance collective, la rédaction d'EMITAÏ revient sur une ou plusieurs images de la guerre impérialiste en cours, exacerbée depuis l'attaque menée par les États-Unis et Israël sur l'Iran le 28 février 2026.
Chère Lola,
Tu évoques des images qui repassent en boucle, et rappelles notre responsabilité à les regarder vraiment pour les arracher au spectre aliénant de la répétition. J'essaie parfois, mais je n'y arrive pas toujours. C'est un exercice difficile, surtout lorsque l'on apprend à connaître un territoire à mesure que celui-ci est réduit en cendres sur notre téléphone portable, nous qui n'avons souvent qu'à tenir honteusement, dans le creux de notre main, les débris pixellisés de notre ignorance. Je mentirais si je te disais que je savais à quoi ressemblaient vraiment les monts et vallées du Sud Liban avant l’invasion israélienne. Je mentirais si je te disais avoir eu connaissance de l'existence de la ville de Tabriz, en Iran, avant qu'une installation pétrochimique y ait été bombardée dernièrement par les États-Unis. Je mentirais également si je te disais ne rien apprendre en regardant les infos. Parce que mes yeux sont rivés sur l'autre bout du continent asiatique, le long des côtes lointaines du Pacifique, là où les bombes sont tombées jadis mais ne tombent plus – puisque l'Empire est finalement parvenu à s’y installer, grâce à l’une de ses spécialités encore d’actualité : un blocus.
Jour après jour, depuis fin février, des villes, des montagnes et des régions entières de l'Asie occidentale se précisent toutefois. J'ai regardé attentivement ton dessin, avec les traits en pointillé, les croix et l'itinéraire du trajet que tu retraces dans ta lettre. Les nuages sur la carte s’évaporent à mesure que la guerre s'enlise, de la même façon que ma connaissance géographique de la bande de Gaza a pu paradoxalement s'affiner au fil de sa destruction par Israël depuis fin 2023. À force de revoir ces images satellites comparant l'avant et l'après de l'enclave anéantie, et toutes celles produites par l'œil surplombant de l'Empire génocidaire lui-même, la géographie de Gaza s’est imprimée à jamais dans mon esprit1. Maintenant, je sais où se trouve exactement la ville de Rafah en Palestine, ou encore désormais celle de Tyr au Liban – récemment bombardée, comme tant d'autres villes libanaises le 8 avril dernier. Cette appréhension cartographique est une avancée dérisoire, ridicule voire honteuse à partager, vu la manière dont on feint souvent de connaître par cœur les territoires avec lesquels on est amené à témoigner sa sincère solidarité.
Alors, pour me rassurer, je me dis que nombre de militant·es anti-impérialistes, dans les années 1960, ont bien dû apprendre à placer aussi une première fois la ville de Buôn Ma Thuột sur la carte du Viêtnam. À l’aune de ce renversement, je m’autorise parfois à faire le chemin inverse, pour appréhender les images de la guerre en cours par le prisme vietnamien – j’y reviens toujours –, cette boussole qui pointe vers le Sud et qui me permet, pour chaque minute passée sur cette Terre, de savoir de quel côté regarder et où me positionner. Il y a quelques jours, un pilote états-unien s'est éjecté de son avion de chasse en déroute et a disparu pendant plusieurs heures dans la province montagneuse de Kohgiluyeh et Boyer-Ahmad, au Sud-ouest de l'Iran. Plusieurs images liées aux opérations de sauvetage m'ont dès lors frappées par la manière dont elles renvoyaient à des visons qui me sont familières : à l'horizon, dans la profondeur de champ d’un plan large, des hélicoptères volent à basse altitude et se font tirer dessus, en l’occurrence par une poignée de policiers iraniens. Non loin de là, plusieurs groupes d’hommes armés se mettent simultanément en quête du pilote disparu, un fusil-mitrailleur à la main et un drapeau nationaliste dans l'autre…

Ces images, je les ai déjà vues. Dans Apocalypse Now ou dans Terre dévastée, évidemment, mais aussi dans bien d'autres films sur la libération du Sud Viêtnam. Je les ai même vues quasiment plan par plan, très récemment, dans Le 17e Parallèle de Joris Ivens et Marceline Loridan (1968), qui compte une scène mémorable d'affrontement entre ciel et terre et à la fin de laquelle, à la différence de la séquence iranienne, le pilote états-unien finissait capturé puis ramené dans un village du district de Vinh Linh, les mains menottées et la queue entre les jambes. Ces images, je les ai donc vraiment déjà vues. Je les ai tellement vues que j’en connais même les scénarios alternatifs, les hors-champs possibles, les issues fantasmatiques.
Sommes-nous en 2026 ou de retour dans les années 1960 ? Au Khouzistan ou dans le district de Vinh Linh ? En Iran ou au Viêtnam ? L'histoire se répète si grossièrement que l'on en vient à jouer au jeu des sept différences face aux images de la guerre qui gronde une fois de plus dans le ciel des Suds. Bégayant, l’Empire semble visiblement à court d’idées : il a même oublié la manière dont, par le passé, il a pu être défait.