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Retour sur un retrait

Retour sur un retrait

6 juillet 2026

Début juin, l’annulation de la venue de Nadav Lapid au FID Marseille a déclenché des débats et des discussions très vives dans les sphères festivalières, cinéphiles et militantes, au sujet notamment des principes du boycott culturel de l’État colonial et génocidaire d’Israël. Dans le prolongement de notre édito « Oui au refus », en plus de réaffirmer notre soutien auprès des douze cinéastes, intervenant·es et ayant-droits qui ont décidé de se retirer du festival après avoir appris la venue de l’auteur de Oui, nous avons souhaité donner la parole à celleux dont la voix a été encore trop peu entendue, alors que le FID Marseille s'apprête à débuter.

Nous remercions vivement Fatma Chérif, Aude Fourel, Aïda Kaadan, Monica Maurer et Ghassan Salhab pour avoir accepté cette proposition ainsi que pour leurs réponses généreuses, données lors de différents entretiens et réunies ici en un seul et même échange.


Pouvez-vous nous rappeler la chronologie des événements qui vous ont amené·es à prendre la décision de retirer vos films du FID Marseille ? À quel titre y étiez-vous invité·es et dans quelle mesure avez-vous été informé·es et concerté·es vis-à-vis du reste de la programmation ?

Aïda Kaadan, cinéaste palestinienne, réalisatrice d’Another Day Shall Come : En avril, j’ai été contactée par une programmatrice extérieure au FID pour présenter mon film, Another Day Shall Come, hors compétition dans le cadre d’un focus consacré à la Palestine, au Liban et à la Syrie, centré sur les conséquences directes de l’occupation coloniale. À ce stade, j’attendais encore de savoir si mon film allait être en compétition ou non. Finalement, il ne l’a pas été, et le FID m’a dit que mon interlocutrice à partir de là allait être cette programmatrice extérieure. Au cours de nos conversations, celle-ci m’a expliqué que la plupart des films de cette programmation étaient des œuvres des années 1970, 1980, 1990 et du début des années 2000. La majorité des autres cinéastes ne pouvant pas être là et vu que mon film est récent et porte sur une situation politique actuelle, j’ai été par conséquent invitée au festival pour une séance de questions-réponses et une discussion publique. Deux semaines se sont ensuite écoulées, puis le FID m’a recontactée, non pas au sujet de cette invitation, mais uniquement pour me proposer des frais de projection. Deux jours plus tard, j’ai été informée de la présence de Nadav Lapid dans la programmation et il s’en est suivi une semaine d’échanges éprouvants et profondément déséquilibrés entre nous et l’équipe du FID. Tout au long de cette période, le festival n’a jamais reconnu notre existence en tant que collectif mais a préféré nous contacter individuellement, moi y compris, pour interroger séparément chacun·e d’entre nous sur sa position personnelle.

J’ai finalement eu un échange téléphonique avec la responsable de la programmation, au cours duquel je lui ai exposé très clairement ma position. Je lui ai expliqué que, même si Nadav Lapid et moi partageons sur le plan juridique le même statut au regard du système israélien, nous ne bénéficions absolument pas des mêmes privilèges. Il continue d’être financé par l’État colonisateur, il participe à des événements soutenus par des institutions israéliennes en France mais il reste présenté à l’international comme une figure de dissidence courageuse. Je lui ai également dit que si Nadav Lapid se rendait présent au festival sous cette forme, alors mon film — qui parle de la vie des deux millions de Palestinien·nes vivant à l’intérieur d’Israël — risquait d’être réduit au cadre interprétatif habituel du sionisme libéral, qui suppose que nous vivons là-bas avec les mêmes droits. Je lui ai expliqué que non, nous n’avons pas les mêmes droits, et que si elle avait vraiment regardé mon film, elle l’aurait compris. Je lui ai aussi dit que programmer mon film dans un focus sur la colonisation tout en célébrant Nadav Lapid à travers le lancement d’un livre revenait à reproduire exactement les rapports de pouvoir que nous combattons. Je parle ici de cette rhétorique fondée sur l’idée que « Je ne suis pas mon gouvernement » : un discours qui évacue complètement le rôle politique et matériel que jouent les figures culturelles israéliennes à l’international, en particulier lorsqu’elles bénéficient du soutien des institutions de leur État et d’une visibilité qui leur est continuellement offerte. 

Aude Fourel, cinéaste française, réalisatrice d’Où vivre insiste : De mon côté, j’ai été contactée par le FID à la fin du mois d'avril pour me dire que mon film, Où vivre insiste, était sélectionné en compétition. Il raconte l’histoire de deux femmes : Monica Maurer, réalisatrice militante qui a filmé les luttes kurdes de Turquie et la lutte palestinienne au Liban dans les années 1970 et 1980, et Cahide Ozel, une amie chère, réfugiée du Kurdistan turc en Italie. En m'annonçant la sélection du film, la direction du FID m’a proposé de faire une programmation autour des archives palestiniennes en donnant également une carte blanche à Monica Maurer. Ce qui nous a amenées à commencer à travailler à un programme lié à la question des archives palestiniennes avec Narimane Mari (productrice de mon film) et Fatma Chérif. Avec Monica et Cahide, nous ne pouvions rêver d'une plus belle première pour le film. Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que j’ai appris, par Narimane Mari, que Nadav Lapid était invité par le FID pour une signature de son livre et un entretien aux côtés des Cahiers du cinéma. Directeur artistique du FID, Cyril Neyrat m’a alors proposé d’en parler. L'échange téléphonique s’est déroulé dans l'écoute et le respect mutuel : je lui ai expliqué les raisons du retrait de mon film. Et je n’ai plus eu de nouvelles jusqu’à la veille de la conférence de presse du festival où j’ai reçu un mail m’annonçant la déprogrammation de Nadav Lapid. 

Fatma Chérif, cinéaste et programmatrice tunisienne : Au FID l’an dernier, Narimane Mari a produit et rassemblé une centaine de cinéastes à travers le monde pour réaliser le film collectif Some Strings, en prolongement du travail du poète et professeur palestinien Refaat Alareer, tué par une frappe israélienne avec sept membres de sa famille le 6 décembre 2023. Chaque jour du festival, une heure de ce projet a été projetée au public. C’est à cette occasion que Ghassan [Salhab] et moi avons été invité·es à participer à un débat sur la Palestine, « La Palestine comme point de départ, comment contraindre l’histoire à changer de camp », une sorte d’agora ouverte où on a entre autres abordé la question du boycott culturel. Ghassan était en plus de cela membre du jury l’an dernier et le FID connaissait donc parfaitement notre position par rapport au boycott et à la symétrisation entre la cause palestinienne et la présence israélienne. Tout était très clair, et l’événement autour de Some Strings s’est fait dans une atmosphère conviviale et professionnelle. Or la programmation de cette année liée aux archives palestiniennes s’est inscrite dans la continuité de tout ça sans que soit pris en compte ce qui a été discuté lors du débat l’an dernier. 

Ghassan Salhab, cinéaste libanais : Pour ma part, j’étais supposé finir un film et l’envoyer au FID. Je ne sais pas si je l’aurais fini dans les temps mais disons que Cyril [Neyrat] avait vu la première demi-heure et on partait un peu du principe que je pouvais venir. J’ai souvent montré mes films au FID, qui est une espèce de territoire où je me sens à l’aise, en tout cas cinématographiquement. Par ailleurs, j'ai en effet été membre du jury l’an dernier, ce qui m’a donné l’occasion de leur partager très clairement ma position par rapport à la Palestine, au boycott et à toutes ces questions. Enfin, alors que j’échangeais pour finir ce nouveau film cette année et le présenter au festival, je n’ai appris la venue de Nadav Lapid que par la bande, comme on dit, de manière indirecte et informelle. Quand j’en ai parlé à Cyril [Neyrat], qui ne m’avait donc pas du tout tenu au courant, j’ai vite compris que c’était assez désorganisé de leur côté. Que personne ne prenait ses responsabilités.

Monica Maurer, journaliste, archiviste et cinéaste allemande : Je dois dire que je suis très déçue par le FID. Parce que lorsqu'Aude [Fourel] et moi avons discuté avec l’équipe, un mois avant, pour parler de ce que pourrait être ma participation, des contributions que je pourrais apporter, rien ne nous a été dit au sujet de Nadav Lapid. Et je trouve cela très insultant. Insultant parce que j'ai le sentiment qu'on nous a tendu un piège. Et insultant aussi parce que cela signifie que le FID pensait que nous passerions par-dessus sans même nous en rendre compte. En ce qui me concerne, je considère que c’est une insulte à notre dignité et à notre intelligence.

Fatma Chérif : J'ajoute que lors de l'édition 2025 du FID, un autre élément important nous a été rapporté par la direction du FID, qui nous a expliqué avoir reçu un appel de la Région Sud Provence-Alpes-Côte-d'Azur. Celle-ci n’était pas satisfaite et considérait que la programmation n’était pas « équilibrée ». Toujours selon la direction du FID, « non équilibrée » voulait dire qu’il y avait une part importante dédiée à la Palestine alors qu’il n’y avait rien de consacré à Israël. La direction du festival nous a également dit avoir perçu cet appel comme une menace de retrait ou de réduction de la subvention de la Région. Par conséquent, si l’on met en regard ce qui nous a été rapporté l’année dernière avec les événements de cette année, il nous semble que les pressions ne sont pas venues de nous, mais s’inscrivent au contraire dans une logique institutionnelle de symétrisation entre la Palestine et Israël –  une logique que nous avons toujours refusée. Cette année, à la suite des remarques de la Région Sud mais aussi du retrait de la subvention d’Europe Creative Media, le FID s’est retrouvé dans une situation plus fragile. Il est possible que ces éléments aient pesé sur les choix du festival, pris dans des rapports de dépendance à ses financeurs... La situation a donc pu être présentée publiquement de manière à rediriger les tensions vers notre position, plutôt qu’en direction des pressions institutionnelles plus larges dont le festival est lui-même l’objet. Il ne s’agit pas pour nous d’attribuer des intentions directes, mais de constater un déséquilibre dans la manière dont les responsabilités sont formulées et rendues visibles.

Quel regard portez-vous sur cette logique de symétrisation et d’équivalence entre les points de vues palestiniens et israéliens, que vous avez notamment soulignée dans votre tribune « Oui, le cinéma est politique  » ?

Ghassan Salhab : Pour moi, l’exemple le plus terrible de ça, c’est l’affaire de la Fête de l’Humanité en septembre dernier, où le film de Lapid qui s’apprêtait à sortir a été intégré à une programmation dédiée à la Palestine, avant de provoquer là aussi un retrait. Je me dis que le FID aurait simplement pu penser à ce précédent et réfléchir à partir de là. D’autant que le festival a également joué la carte d’une sorte d’actualité autour de Nadav Lapid alors qu’au mois d’avril-mai, avant toute cette histoire d’annulation et de masterclasse, aucune caméra ni micro n’était tourné vers lui à ce moment…

Aude Fourel : La symétrie systématique des invitations et des récits est à l'origine de beaucoup d'incompréhensions : une colonisation devient un « conflit » israélo-palestinien. Tout cela est lié au narratif autour de la Palestine, à l’empêchement des récits, de la mémoire, des archives. Dans Où vivre insiste, Monica Maurer parle de mémoricide à propos de la destruction organisée de tout ce qui relève du récit palestinien par l'image ou par la parole. Dans une commission de financement pour mon film, un jury m’a dit qu’il ne suffisait pas de parler des luttes et de mémoricide, que je devrais plutôt parler de l’amitié entre Monica et Cahide. Je ne comprends pas ces exigences de contrepoids et de symétrie, ce refus que le discours palestinien soit au centre : il ne peut occuper le centre d'un film, le cœur d'une programmation, etc. Cette symétrisation est entièrement liée à la question de la mémoire et à l’entrave délibérée de l'écriture de l'histoire de la Palestine. 

Fatma Chérif : Nous, cinéastes du monde arabe, on est depuis longtemps confronté·es à ces rencontres forcées. À devoir s’asseoir côte à côte contre notre gré. Ce qui vient de se passer n’est pas nouveau pour nous. Beaucoup d’entre nous ont des histoires similaires à raconter. Pour comprendre cette logique, il faut remonter, à mon sens, au processus de Barcelone en 1995. Il s’agit d’un cadre de partenariat euro-méditerranéen qui réunit l’Union européenne et les pays du sud et de l’est de la Méditerranée, dont les pays arabes et Israël. Dans ce dispositif, l’un des objectifs politiques et culturels est de produire une zone de coopération et de stabilité régionale, avec une volonté explicite d’intégrer Israël dans cet espace méditerranéen pour favoriser son acceptation dans le voisinage régional. Dans ce cadre, la culture et l’audiovisuel occupent une place importante, avec l’idée d’une « connaissance mutuelle » censée conduire à une « compréhension » puis amener à une forme d’acceptation. Mais dans cette formulation, la question des rapports de force, de la violence et des situations coloniales est neutralisée. La figure de la victime – celle qui subit une agression – disparaît du cadre.

Dans cette continuité, le programme Euromed Audiovisual, porté par l’Union européenne, soutient des projets culturels et audiovisuels dans l’ensemble du bassin méditerranéen. C’est dans ce cadre qu’apparaît par exemple le projet Greenhouse, lancé en 2006, destiné à la formation et au mentorat des projets documentaires. Le projet a été présenté comme une initiative de partenariat entre une institution israélienne et une institution palestinienne. Il est porté, côté israélien, par la NFCT (New Fund for Cinema and Television) et, côté palestinien, par une structure basée à Ramallah, « le Ramallah Film Institute ». Très vite, ce cadrage a été contesté. La même année, une quarantaine de cinéastes palestinien·nes ont adressé une lettre à l’Union européenne, restée sans réponse, pour dénoncer le fait que la structure dite palestinienne n’a pas d’existence institutionnelle juridique en Palestine, n’est pas enregistrée auprès des autorités palestiniennes et n’entretient aucun lien réel avec la communauté cinématographique locale. Il s’agit d’une construction artificielle visant à imposer une fausse symétrie entre une institution israélienne et un « partenaire palestinien » fabriqué pour l’occasion, afin de pouvoir les mettre côte à côte dans un même dispositif. Ce geste relève de la normalisation.

Suite à cette contestation, l’Union européenne a retiré le partenaire palestinien du dispositif. Greenhouse a alors uniquement continué avec l’institution israélienne, la NFCT. À partir de là, le projet est resté structurellement associé à cette institution jusqu’à devenir progressivement très contesté et largement boycotté par une partie importante des cinéastes arabes. Pour contourner ce Boycott, en 2016, le projet a changé de nom et est devenu le Close Up Initiative. Le dispositif reste un programme de formation et de mentorat destiné à accompagner des projets documentaires de la région, mais il est désormais entièrement reconfiguré dans ses formes et ses financements. Les fondateur·ices restent les mêmes, mais la structure change de nom et de stratégie. La normalisation ne passe pas par les institutions, mais par les films : promotion de co-réalisations israélo-palestiniennes, mise en scène d’un duo symétrique, où le·a Palestinien·ne devient le terrain narratif et l’Israélien·ne celui qui apporte le savoir-faire, la production et la légitimité. C’est une manière de cadrer les récits : on peut montrer la violence, dénoncer ce qui se passe en Palestine, mais sans jamais remonter aux structures historiques et politiques qui produisent cette situation. On reste dans un registre humanitaire, désamorcé politiquement1.

1.C’est dans ce contexte que s’inscrit No Other Land, coréalisé par un palestinien et un israélien et concerné par le boycott culturel. Le film a reçu une large visibilité, jusqu’à l’Oscar du meilleur documentaire en 2024, où l'on a vu sur scène un réalisateur palestinien et un réalisateur israélien côte à côte. Mais cette symétrie médiatique ne dit pas ce qui se passe une fois les caméras éteintes. Sur le terrain, la réalité est toute autre. Les équipes palestiniennes du film, notamment Hamdan Ballal et Basel Adra, ont été confrontées à des attaques répétées de colons en Cisjordanie, dans la région de Masafer Yatta. Hamdan Ballal a quant à lui été détenu par l’armée israélienne avant d’être relâché. Le 28 juillet 2025, l’enseignant Odeh Hadalin – qui a travaillé sur le film – a été tué par balle par un colon israélien. Cet exemple raconte quelque chose de structurel : une symétrisation systématique des récits, derrière laquelle se met en place une forme de dépossession. Une manière de produire de la « paix » narrative qui, en réalité, efface les rapports de pouvoir qui rendent cette paix impossible. ↩︎
Où vivre insiste (2026)

En plus de cette symétrisation dans le champ culturel s'ajoute un grand déséquilibre dans le domaine médiatique. Le peu d’importance qui a été accordé dans la presse à votre geste en tant que cinéastes, artistes et ayant-droits, comparativement aux déclarations très relayées de Nadav Lapid et aux différentes tribunes, en témoigne…

Monica Maurer : Depuis un mois, des ami·es m'ont envoyé quelques articles, quelques tribunes et interviews. Et cela m'a suffi pour être écœurée. Vraiment. Parce que tout ce qui a été dit est entièrement faux. Il n'y a jamais eu de menace ou de censure. Aucune des choses que l’on raconte n'a eu lieu. Pourtant, les médias ont repris ces accusations sans vérifier les faits, et cela, c'est quelque chose que je ne peux pas accepter. C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles j'ai refusé de me rendre physiquement au FID. Parce que le festival n'a pas défendu ses choix, ou du moins ses choix initiaux. Aujourd'hui, je ne connais pas les mécanismes internes qui ont conduit à cette situation mais, pour être honnête, je n'ai pas particulièrement envie de les connaître. Une chose au moins est claire : le festival n'a pas su prendre position pour défendre les artistes qu'il avait invité·es.

Aude Fourel : Je n’utilise pas les réseaux sociaux, j’ai vécu donc cela un peu moins fortement. Je me suis seulement permise d'envoyer des messages à quelques signataires que je connaissais des tribunes parues dans la presse, pour leur expliquer mon point de vue, qui n’était pas du tout retranscrit. J'ai entendu récemment qu'on nous avait qualifié·es sur Europe 1 des « douze salopards » et qu’il y avait eu plus de 180 articles en une semaine. Symboliquement, la direction du festival et les médias ont reproduit la violence du réel, et les rapports de force complètement déséquilibrés. Disons : CQFD. Ce sont précisément cette violence et cette invisibilisation que nous dénoncions. 

Aïda Kaadan : Ce que toute cette histoire m’a appris, c’est que lorsqu’un festival choisit, dès le départ, de placer au centre les voix israéliennes et les cadres d’interprétation israéliens, il n’existe en fait plus de véritable terrain commun entre nous. Après trois années de génocide, de brutalité et d’effacement systématique des Palestinien·nes, je n’ai plus l’énergie d’expliquer, encore et encore, pourquoi nos récits devraient suffire à eux seuls, sans avoir besoin d’être validés ou médiatisés par des voix israéliennes. J’en tire aussi une conclusion plus large : en tant que collectif d’artistes anti-impérialistes et anticoloniaux, nous devrions cesser d’accorder à ces festivals le bénéfice du doute. Nous devrions les attaquer politiquement avec davantage de franchise, les mettre publiquement face à leurs contradictions dès le départ et dévoiler sans détour les récits qu’ils contribuent à perpétuer.

Le FID n’est pas le premier festival dont les choix de programmation ont fini par aliéner et rendre vulnérables des cinéastes qui soutiennent ouvertement la Palestine. On l’a vu à l’IDFA et à la Berlinale aussi. Quelles stratégies peut-on envisager pour protéger les voix engagées contre ces formes d’invisibilisation et de blanchiment ?

Aïda Kaadan : La première chose à faire est de se poser les bonnes questions dès qu'un film est sélectionné ou sollicité par un festival. Il faut interroger directement les festivals sur leur position vis-à-vis des recommandations du PACBI et de BDS. Si les réponses sont hésitantes, évasives ou peu claires, chacun·e doit alors prendre sa propre décision. Cette décision peut être soutenue collectivement par d’autres cinéastes présent·es au festival ou bien rester un choix individuel. Pour ma part, je pense que la communauté du cinéma a la responsabilité de protéger les voix qui sont marginalisées par les festivals et présentées comme des fauteuses de troubles — comme ce fut le cas au FID, mais aussi dans d'autres festivals occidentaux que vous citez. Nous devons garder la maîtrise du récit, documenter et exiger une visibilité ainsi qu'une transparence totales concernant les choix de programmation en lien avec les principes du boycott culturel.

Ensuite, il est essentiel de se rappeler que ce sont les festivals qui ont besoin des cinéastes. Certains festivals doivent comprendre qu'à moins d’interroger les positions colonialistes qui les traversent ou la manière dont ils traitent les cinéastes non-européen·nes, ils n'auront tout simplement plus accès à nos films. C'est en tout cas ma position. Mes films ne devraient pas être montrés dans des espaces qui ne soutiennent pas les principes fondamentaux au nom desquels ils ont été réalisés. Si ces festivals ne sont pas capables de défendre ces principes élémentaires, alors ils ne méritent pas de programmer mes films. Et si davantage de cinéastes adoptaient cette position, les festivals seraient contraints d'évoluer : ils n'auraient d'autre choix que de soutenir et de protéger les cinéastes, et de reconnaître que retirer un film est un droit fondamental de son auteur·ice. C'est un choix artistique au même titre que toutes les décisions qui président à la réalisation d'un film.

Fatma Chérif : Le refus est nécessaire parce qu'il permet de créer nos propres lieux, avec nos propres règles et notre propre cadre, et qu'il nous permet de sortir de ce système de première mondiale des festivals occidentaux, où ce sont ces programmateur·ices qui portent le premier regard sur nos films et décident quels sont les films arabes qui peuvent être amenés à circuler dans le monde. Il faut que des regards venant de nos pays s'imposent, afin de faire exister nos cinémas dans la diversité de leurs sujets et de leurs formes. Dans le cas du FID cette année, nous avons aussi défini les conditions de notre présence. Même si cela s'est fait dans la conflictualité, le fait est que Nadav Lapid s'est retiré et que ce que nous avons exigé a été obtenu. Les deux démarches ne s'opposent pas. Elles s'inscrivent dans deux temporalités d'une même lutte. L'une consiste à imposer, dès aujourd'hui, les conditions de notre présence au sein des institutions existantes, comme nous l'avons fait au FID. L'autre consiste à construire, sur le long terme, nos propres lieux, nos propres règles et nos propres institutions, afin que nos cinémas puissent exister selon leurs propres critères et non plus à travers les seuls cadres de légitimation des festivals occidentaux.

Ghassan Salhab : J’ai participé à la lutte, à ma toute petite échelle, contre l’apartheid en Afrique du Sud à l’époque. Celle qui a inspiré les principes de BDS et du PACBI. Il faut se rappeler que le boycott contre le régime d’apartheid sud-africain a été une lutte de très longue haleine et qu’il nous faut encore une fois tenir dans le temps. Le boycott culturel est une affaire de patience en vue d’espérer gagner les esprits, et je ne parle même pas des cœurs, des économies ou des vraies sanctions… Parce qu’en vérité, personne ici n’est naïf·ve. On sait très bien qu’un boycott culturel est insuffisant pour faire renverser les choses. Pareil pour le boycott universitaire, ou le boycott sportif, qui malheureusement n’existent quasiment pas. On sait bien que ça ne suffit pas mais pourtant il faut bien commencer par-là. Alors il est vrai que plusieurs festivals tiennent dans tout ça à rééquilibrer la balance, à placer la Palestine au centre et à respecter les directives de BDS et les principes du boycott culturel, mais cela reste des festivals – même si je n’aime pas ces termes – mineurs plutôt que majeurs. Il faut dire la vérité.

C’est évident comme constat, mais à bien regarder le paysage des festivals, des programmations, etc., il nous faut de plus en plus penser alternatif. C’est dans le champ alternatif, les marges, les bordures, que nous devons créer et montrer nos films. J’insiste, sans leur jeter la pierre, qu’il ne nous faut pas suivre celleux qui veulent à tout prix le tapis rouge et la célébrité des grands festivals pour porter la cause palestinienne. C’est décisif de choisir son terrain ! En l’occurrence, le FID c’est pas Cannes, c’est pas Berlin, c’est pas les Oscar et toute cette mascarade... Le souci dans cette histoire, c’est qu’on pensait que le FID était précisément un terrain ami, une de ces marges capables d’être au moins à l’écoute. Mais finalement non.

No Title (2026)

Comment appréhendez-vous, si cela est encore d’actualité pour vous, votre participation au FID dans quelques jours ?

Aude Fourel : Il n’a pas été facile de prendre la décision de maintenir mon film au FID. C’est peut-être anecdotique mais ce passage des promesses de la direction du festival autour de la première d’Où vivre insiste, jusqu’au lynchage médiatique organisé et mensonger, ça a été compliqué à vivre. Bien que Monica et Cahide ne seront pas à mes côtés comme prévu, j’ai décidé de maintenir le film, parce qu’il porte beaucoup de ce qui s'est passé ces derniers mois : on y parle de la disparition d'archives, de documents qui n’ont pas pu être sauvés à temps, de bandes-son devenues poussière, d’exils forcés… De cette destruction de l’identité palestinienne comme partie intégrante du génocide. Le film parle de la permanence des luttes et des difficultés d’écrire l’Histoire face aux récits dominants. Pour tout cela, je me tiendrai à côté de mon film lors de sa première projection. 

Monica Maurer : En ce qui me concerne, j’ai décidé de ne pas me rendre sur place, mais je participerai malgré tout au débat en ligne après la projection du film. Le plus important pour moi est de transmettre ce que je sais aux jeunes générations pour lutter contre le mémoricide. Ce sera l’occasion pour moi de parler de Samir Nimr, qui n’était pas seulement un caméraman, mais aussi un réalisateur incroyable. Parce que je pense que savoir ce que le peuple palestinien a créé, a construit, a édifié au fil de tant de générations est quelque chose qu'aucune offensive politique ou militaire ne saurait effacer.

Aïda Kaadan : Après le retrait de Nadav Lapid, beaucoup de personnes nous ont encouragé·es à laisser une chance au festival et à aller de l’avant. J’ai donc personnellement confirmé ma participation. Puis, juste après, le festival a publié son propre communiqué, reprenant un vocabulaire extrêmement proche de celui de Lapid. Le texte nous accusait de menacer la liberté artistique, de confondre politique et art, et reprenait exactement les arguments que nous entendons sans cesse de la part d’institutions qui veulent bien accueillir les témoignages palestiniens mais refusent d’en assumer les conséquences politiques. Ce qui a été particulièrement violent, c’est que le festival nous a publiquement condamné·es avant même que nous ayons eu la possibilité de publier notre propre communiqué, que nous avons dû partager le lendemain. Après cette expérience brutale, j’ai compris que ce n’était pas un espace dans lequel je pouvais continuer à travailler. J’ai pris la décision, en mon nom propre, de ne pas participer au festival et de retirer définitivement mon film.

Depuis, j’ai appris que beaucoup d’éléments nous avaient été cachés. Je découvre seulement maintenant que le festival a cherché à tout prix à lui aménager une place : d’abord comme membre du jury, ensuite en vue d’une masterclasse, puis pour le lancement d’un livre consacré à son dernier film. Trois espaces ont été envisagés pour Nadav Lapid, pendant que les cinéastes arabes et palestinien·nes étaient traité·es avec un profond manque de considération. À mes yeux, le problème le plus grave est sans doute celui-ci : toutes les discussions entre nous et le FID se sont toujours déroulées dans la sphère privée, tandis que leur soutien à Nadav Lapid et leurs positions hostiles à l’encontre du boycott culturel ont été affichés publiquement. L'asymétrie est flagrante. Quant au fait que le FID ne soit pas le premier festival dont les choix de programmation conduisent à marginaliser des cinéastes qui soutiennent ouvertement la Palestine, je pense désormais que la stratégie devrait être collective et concerner l’ensemble de la communauté du cinéma.

Fatma Chérif, Aude Fourel, Aïda Kaadan, Monica Maurer et Ghassan Salhab participeront, sur place ou à distance, aux quatre jours de réflexion sur le boycott culturel organisés par le FRACBI et La Palestine sauvera le cinéma du 8 au 11 juillet à Marseille.

Entretiens réalisés entre le 27 juin et le 2 juillet 2026.

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Notes

1.
C’est dans ce contexte que s’inscrit No Other Land, coréalisé par un palestinien et un israélien et concerné par le boycott culturel. Le film a reçu une large visibilité, jusqu’à l’Oscar du meilleur documentaire en 2024, où l'on a vu sur scène un réalisateur palestinien et un réalisateur israélien côte à côte. Mais cette symétrie médiatique ne dit pas ce qui se passe une fois les caméras éteintes. Sur le terrain, la réalité est toute autre. Les équipes palestiniennes du film, notamment Hamdan Ballal et Basel Adra, ont été confrontées à des attaques répétées de colons en Cisjordanie, dans la région de Masafer Yatta. Hamdan Ballal a quant à lui été détenu par l’armée israélienne avant d’être relâché. Le 28 juillet 2025, l’enseignant Odeh Hadalin – qui a travaillé sur le film – a été tué par balle par un colon israélien. Cet exemple raconte quelque chose de structurel : une symétrisation systématique des récits, derrière laquelle se met en place une forme de dépossession. Une manière de produire de la « paix » narrative qui, en réalité, efface les rapports de pouvoir qui rendent cette paix impossible. ↩︎