Emitai Logo
revue de cinéma critique et décoloniale
Emitai Logo est une revue associative et bénévole. Elle ne peut subsister et se développer qu'avec votre précieux soutien.
Nous soutenir
Les hommes préfèrent les blondes

Les hommes préfèrent les blondes

16 janvier 2026

Quels questionnements politiques, esthétiques et critiques nous animent ? Dans quelle mesure nos regards ont-ils été façonnés par la colonialité des images ? Comment se défaire de son emprise et résister à la perspective de l’occultation ? Pour le lancement d’EMITAÏ, chaque membre du comité de rédaction revient sur son rapport au cinéma, à la cinéphilie et à la critique.


Nous, première, deuxième et énième génération, toute la bande des « naturalisés », des droit-du-solistes, des doubles passeports, des déchéançables de nationalité, le savons trop bien : franchir leur frontière sans la détruire, c’est la reconduire derrière soi et derrière soi barrer la route à d’autres barbares, fabriqués pour l’occasion. […] C’est ce qu’on appelle une intégration réussie. Quand leurs barbares deviennent les nôtres. Le cimetière marin nous hante parce qu’il est la vérité de notre condition. Comment ne pas perdre le Sud ? C’est une hantise doublée d’un complexe de privilégiés : comment sauver ce qu’il reste de nous ?

Louisa Yousfi, Rester barbare, 2022.

2004. J’ai six ans et je rêve de ressembler à Catherine Deneuve. Le choix est vite fait entre les deux sœurs, il n’y a pas que les hommes qui préfèrent les blondes. Depuis que ma mère a loué Les Demoiselles de Rochefort au vidéoclub, le cinéma est ma nouvelle passion. Les Parapluies, Flic ou Voyou, L’Homme qui en savait trop, La Fièvre du samedi soir… Je passe mes journées devant la télé et m’imagine déjà actrice. Face au miroir de la salle de bain, serviette nouée près du cœur pour reproduire le plissé, je remercie pour mon dernier prix ou discute d’un prochain rôle. Mes cheveux dorés ressemblent à ceux de Grace Kelly dans Fenêtre sur cour et mes yeux sont assortis au bleu de ma robe. Pourtant, de l’autre côté de la glace, j’ai les cheveux bruns et un petit regard noir. Il paraît que je ressemble à mes tantes.

L’école est un calvaire. Je n’attends que de rentrer chez moi pour revoir un film que je connais déjà par cœur. Mes notes atteignent parfois le négatif et mes parents négocient chaque fin d’année pour que je ne redouble pas. Les longues vacances d’été sont une bénédiction. Nous les passons au Liban chez mes grands-parents. J’aime ce pays dont j’ai l’impression qu’il n’appartient qu’à moi, qu’à nous. Je passe des heures dans la piscine du club à rêver au spectacle organisé pour la rentrée avec ma copine Clotilde. Elle habite de l’autre côté de la cour et, chaque septembre, nous invitons les voisins à une petite pièce pour la fête d’anniversaire de nos doudous. En général un film de Jacques Demy ou des musicals américains comme Grease. Ma grand-mère libanaise qui adore la France me demande souvent s’il y a des arabes dans mon école. Je lui réponds toujours non pour la rassurer. Et sans jamais imaginer que nous puissions aussi en faire partie.

À Kattine, dans le village de mes grands-parents. Je regarde Marylin à la télé. 

À l’entrée en sixième, c’est l’allemand que je choisis en première langue. Je parle déjà bien l’anglais de mes films préférés et le russe me semble être une idée farfelue. Si l’arabe était proposé, y aurais-je même songé ? Ma mère a renoncé à me l’apprendre parce que mon père ne le comprenait pas. Ce n’est de toute façon déjà pas sa langue première, comme dans plusieurs familles de notables libanais où l’on est plus coutumier de Victor Hugo que de Farès Chidiac. Ce qui est certain, c’est que le collège se passe mieux. Année après année, mes notes s’améliorent et je me mets à travailler d’arrache-pied pour rattraper mon retard. Je suis aussi littéraire que cinéphile : lorsque je ne me rêve pas en actrice, c’est en Marguerite Gautier ou Jane Eyre que je m’imagine.

Mes goûts basculent doucement vers l’adolescence. J’aime les swinging sixties et les londoniennes filiformes. C’est maintenant à Jane Birkin ou Jane Asher dans Deep End que j’aspire à ressembler, sans comprendre que des heures de danse classique et des régimes drastiques ne suffiront pas à faire disparaître mes formes. Il paraît que c’est de famille. Si le physique pêche encore, j’ai au moins l’impression de devenir exemplaire sur le reste. Élève modèle, je chéris l’école de la République dans laquelle je m’investis corps et âme – travaillant jusqu’à tard le soir, deux boules quies enfoncées dans les oreilles pour recouvrir le bruit de la musique arabe que ma mère écoute à tue-tête.

Deep End (1970)

*

2015. Après le bac, je rentre en classe prépa à Henri IV. Je peux enfin dire à ma grand-mère sans mentir qu’il n’y a pas d’arabe dans ma classe. Avec la préparation du concours, je la vois un peu moins. Ce n’est pas si proche le Liban. Je fais parfois quelques pauses dans mon travail pour profiter des cinémas du quartier. De toute façon, la vie dans le 5e arrondissement ressemble déjà à un film. Comme je pars à l’aube et reviens tard le soir, je vois aussi moins mes parents. Plusieurs fois, je rejoins ma mère place de la Fontaine des Innocents pour des rassemblements en soutien à la Palestine. Ce n’est pas bien loin mais la sortie de mon nouveau biotope me fait un drôle d’effet. Et, surtout, je déteste ces larmes qui me montent aux yeux et que j’essaye de cacher derrière deux mèches.

D’éclaircissements en éclaircissements, mes cheveux sont devenus blonds. Presque comme ceux de mon petit copain Henri, sauf que les siens sont naturels. Il vient d’une famille catholique plutôt tradi à laquelle il ne me déplairait pas d’appartenir. Nous entrons la même année à Normale Sup, où, ayant une validation suffisante de l’institution qui me définit de fait comme quelqu’un de sérieux, je peux enfin me lancer dans des études de cinéma. C’est à Arnaud Desplechin que je consacre mes deux mémoires de master. J’entre dans son cinéma comme on traverserait un miroir. Il y a ma copine Catherine Deneuve mais aussi tout un univers référentiel que je connais : bourgeois, intellectuel et français. Roubaix, c’est presque comme Rouen, la ville de mon père. Ça commence par R et tout y semble en déshérence. Son Tadjikistan est mon Liban : un monde fantasmé, quasi orientaliste, un ailleurs presque irréel dont l’existence ne peut en tout cas pas être concomitante de la nôtre. Ou seulement au cinéma.

Cela dit, la fin de la prépa me permet de passer plus de temps à Beyrouth. Je rends régulièrement visite à mes grands-parents et travaille quelques mois dans une ONG avec Henri. Ne pas parler arabe commence sérieusement à me gêner et je comprends tardivement que la francophonie de ma famille n’est pas une généralité mais bien la marque d’un élitisme, auquel je n’accole pas encore le terme de colonial. Je commence alors à apprendre la langue avant d’essayer de déchiffrer le pays. La légèreté des bars de Beyrouth et les narguilés de Hamra me semblent bêtement résumer la ville.

Toujours étudiante en cinéma à l’ENS, je n’ai encore jamais vu de film libanais. Pas un seul. Je ne saurais d’ailleurs pas dire si ce cinéma existe. Mes intérêts sont ailleurs et les choses vont changer presque par hasard, quand ma mère me dit que son amie Danielle Arbid s'apprête à tourner un film à Paris. Peut-être serait-elle d'accord de me prendre comme stagiaire... Alors avant de lui écrire, je regarde Dans les champs de bataille.

Une dizaine de visionnages et d’années plus tard, l’émotion est intacte. La première scène donne le ton. Beyrouth, années 80 (mais peu importe, il y a des endroits où le temps passe différemment). Un homme regarde Fadia Tomb chanter « ya chati el aghani » sur une télé cathodique. Il est nu, poilu. Il fume allongé sur un lit. L’air est moite, sa peau suinte sous un petit drap blanc devenu par endroit transparent d’humidité. Deux jeunes filles l’épient dans l’entrebâillement de la porte. Même étouffés, leurs souffles se diffusent. Elles ont un peu de moustache, l’une d’elles ressemble à ma cousine. Le film se poursuit dans un petit appartement garni mais poussiéreux. Je reconnais tout. Pas seulement les meubles et les filles, mais leur regard, l’étriqué dans le domestique, les désirs refoulés. C’est la première fois que mon intimité m’est montrée. Pas celle-là, mais l’autre. L’imparfaite. La confuse. Celle sur laquelle je n’ai jamais vraiment réussi à mettre le doigt.

Dans les champs de bataille (2004)

Le cinéma libanais entre dans ma vie en même temps qu’un progressif décloisonnement, qu’on pourrait appeler tentative de cohabitation. Ce n'est pas tant le Liban qui ressurgit – il a toujours été là – que mon rapport à la France qui évolue à mesure que je me politise. Le pays se droitise, mes idées virent à gauche, et certaines questions s'imposent. D’abord celle du racisme, que je n’ai jamais eu à subir car je ne suis pas typée mais dont je réalise l’omniprésence. Et ma mère ? Il est vrai que les libanaises, à fortiori chrétiennes, sont davantage considérées comme de « bonnes arabes », avec une forme d’exotisme soft et le vernis de l’orient facile, surtout lorsqu’elles viennent de milieux bourgeois. Moi-même, je n’identifiais pas bien les choses : ni l’arabité essentielle de ma mère, ni ce qui la liait initialement à la France. C’est bête, mais il m’a fallu plus de vingt ans pour comprendre que de quitter seule le Liban en guerre à dix-huit ans pour faire ses études à Paris ne faisait pas d’elle une expat’ mais bien une immigrée.

*

Octobre 2023. J’ai commencé une thèse sur la crise dans le cinéma libanais depuis six jours lorsque débute la guerre génocidaire d’Israël à Gaza puis les bombardements intensifs sur le Liban. Mon copain (qui n’est déjà plus Henri) me quitte le matin du 8 octobre, comme s’il pressentait combien les choses deviendraient rapidement impossibles. Me revient alors en tête une dispute vieille de plusieurs mois, au sujet d’une petite vidéo montée sur Instagram par des Palestinien·nes qui m’avait fait pleurer. Il avait trouvé ça ridicule. La musique, le montage explicite presque grossier… Tu ne te laisses quand même pas émouvoir par ces choses-là ? Non, tous les moyens ne sont pas bons. J’étais alors loin de me douter du flux ininterrompu de vidéos qui nous parviendraient moins d’un an plus tard, mais, déjà, émergeait la question de la place des images dans la lutte. Abattue par l’offensive israélienne et trop (pré)occupée par différents évènements militants, je mets ma thèse en pause pendant un peu plus d’un an, ne travaillant plus que sur des formats courts qui épargnent d’avoir à se projeter trop loin. Je m’initie alors à la critique de cinéma dans un quotidien libanais et, au moment de reprendre ma thèse, il me semble évident de la réorienter vers les images de résistance.

Les problématiques décoloniales occupent une place centrale dans mon univers intellectuel autant qu’elles constituent des clés personnelles pour un déverrouillage d’identité, grippé autour d’une double origine (colonisatrice et colonisée) comme d’un travers postcolonial marqué dans le cas libanais, où une élite chrétienne s’est vue confier le butin et perpétue un même système de domination. Pourtant, quelque chose résiste. La mayonnaise ne prend pas tout à fait. Je repense aux mots de Louisa Yousfi : « C’est une agitation sans fin : des efforts démesurés pour faire nôtres leurs codes, leurs manières, leur culture. On les incorpore précipitamment par gavages successifs. Mais on est à la traîne. Alors on se gave encore et encore. À la fin, ça déborde de tous les côtés, c’est mal digéré et, il faut l’avouer, ça fait un drôle d’effet cette gueule de barbare qui baragouine un langage châtié. »1

1.Louisa Yousfi, Rester barbare, La Fabrique, 2022, p. 17. ↩︎

Dans Rester barbare, Louisa Yousfi sonde l’inassimilable en nous. Ce texte m’est essentiel car il marque un arrêt. Non pas le leurre de me retourner vers une identité perdue que je n’ai en réalité jamais connue, mais la porte de sortie d’un auto-colonialisme intériorisé. Sur le seuil, la possibilité de considérer enfin cette « mutation non programmée, non encodée du processus civilisateur »2 et de chercher à partir de là. D’écrire à partir de là.

2.Ibid., p. 23. ↩︎

Je ne me teins plus les cheveux depuis bientôt deux ans. Pourtant, je ne ressemble ni à Catherine Deneuve ni à Samia Gamal. Se dire entre les deux est une foutaise. Entre, ce n’est nulle part. Un bout de mer perdu au milieu de la Méditerranée. On est toujours les deux à la fois : une superposition confuse, un trop-plein dont les morceaux s’entrechoquent, un combat inégal où l’un veut dévorer l’autre. Veiller sur ces bouts de soi est un effort constant. Plus que ça, une discipline.

Emitai Logo est une revue associative et bénévole. Elle ne peut subsister et se développer qu'avec votre précieux soutien.
Nous soutenir

Notes

1.
Louisa Yousfi, Rester barbare, La Fabrique, 2022, p. 17. ↩︎
2.
Ibid., p. 23. ↩︎