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D’abord, une réminiscence : un obélisque gris clair, entièrement de marbre, s’élance vers le ciel. Comme l’indique la plaque qui l’orne, à l’entrée du Brankov Most, sur un chemin que j’emprunte quotidiennement lors de mon long séjour à Belgrade, se dresse le monument commémoratif du premier sommet officiel du mouvement des non-alignés tenu dans la ville en septembre 1961. Les flâneur·ses de passage ou les touristes non averti·es n’y prêtent en général pas attention. Le regard se perd plus facilement de l’autre côté de la route, sur la rive droite de la Save : le Belgrade Waterfront, projet immobilier pharaonique tantôt chargé de publicités incandescentes, tantôt illuminé aux couleurs du drapeau tricolore serbe, troue l’horizon. Plus près, dans le renfoncement mitoyen au parc de l’obélisque, d’imposantes fresques nationalistes éclipsent le monument. Pas d’épiphanie chez moi face à ce panorama mais un éveil progressif, à force de passages répétés, et un intérêt qui grandit, lié à mon histoire familiale et aux événements ayant mené à ma propre naissance. Mon grand-père a traversé la Méditerranée, de Belgrade à Alger, du fait des accords entre l’Algérie nouvellement indépendante et la Yougoslavie. La coopération universitaire, médicale et politique à l'œuvre entre les deux pays au mitan des années 1960 résulte directement de ce mouvement, qui prend forme quelques années plus tôt, alors que le peuple algérien lutte pour la liberté.
C’est de là que j’appréhende ces six jours de la fin d’été 1961, où il se passe quelque chose à Belgrade, ville nommée par les Ottomans « Dar'ül Cihad » – « le lieu de la guerre », si l’on traduit improprement –, comme d’autres villes-frontières de leurs conquêtes successives – par exemple Tunis et Tripoli. Belgrade ainsi, quelques jours de septembre 1961, centre d’une paix possible ou au moins d’un répit pour les pays-frères alors victimes de l’impérialisme mortifère. Et ce moment a, comme tout moment, une raison d’être et une charge politique potentielle : là réside le cœur du diptyque de Mila Turajlić, sorti en 2023, Non-alignés et Ciné-guérillas. Ces deux films, qui ne forment qu’un seul geste artistique, se construisent comme un remontage d’archives filmées à partir des années 1950 par Stevan Labudović, le caméraman officiel du dirigeant yougoslave de l’époque, Tito. Avec ces images, la cinéaste serbe Mila Turajlić tente à la fois de rendre compte de ce que fut le mouvement des non-alignés dans la perspective yougoslave et de dresser le portrait de Labudović comme témoin de ce moment.

Au visionnage successif des deux films, cette conférence inaugurale des non-alignés fait figure à la fois de commencement et de fin : elle consacre, par la bouche de Tito, alors premier dirigeant européen à reconnaître le GPRA1, l’indépendance algérienne ; et esquisse ce que serait une troisième voie, non pas entre monde capitaliste et monde communiste, mais entre deux impérialismes2. Née dans une Yougoslavie pas tout à fait agonisante, Mila Turajlić couvre donc ce moment par procuration, en remontant ces archives inexploitées de la Filmske Novosti – les actualités yougoslaves – filmées à l’époque par Labudović, caméraman en chef de Tito et spectateur-acteur de la grande Histoire. Si le dispositif est conventionnel, il porte en lui, dans les interstices de ce vaste corpus d’images, une perspective renouvelée sur cette tranche de l’histoire décoloniale.
Il n’y a pas de considération chronologique précise dans le traitement de l’une ou l’autre des parties du diptyque, en ce qu’elles recouvrent des événements simultanés, se recoupant sans cesse. Pour scinder un peu notre analyse, il faut suivre le geste de la cinéaste : saisir le moment non-aligné, puis celui, spécifique, de la libération de l’Algérie. L’intention directrice de Turajlić reste la même tout du long : dégager l’épaisseur maximale des archives qu’elle a à disposition. D’abord restituer les faits filmés, ce moment historique restant relativement peu connu ; puis saisir, dans l’exploration critique que permet le montage rétrospectif, les tensions internes, les relations et les contradictions humaines qui s’y trouvent.
Non-alignés amoncelle ainsi une multitude d’images aux contextes naturellement variés mais qui se répètent de manière étonnante : Tito voyageant – l’image qu’on peut s’en faire, bonhomme, charismatique – dans des pays libérés ou presque du joug colonial. L’apparente retenue du film, qui fait la part belle aux images filmées par Labudović, joue pourtant en permanence avec ce qui manque, ce qui n’est pas filmé, ou de loin, à savoir la force populaire à la base de l’élan révolutionnaire alors au travail. Du dépouillement naît une tension, que relève la voix-off : celle de voir ces corps, ceux des dirigeants des pays décolonisés souvent pourchassés, emprisonnés, voire torturés des années durant, être désormais à la tête de territoires entiers (l'Égypte, l’Indonésie, le Mali ou l’Inde, par exemple). Ces corps – très principalement, pour ne pas dire exclusivement – masculins sont des émanations des masses que filme le caméraman, comme les contrechamps des parades et des bains de foules qui rythment ce premier volet. Le surgissement du peuple – des peuples – intègre d’ailleurs le peuple yougoslave lui-même qui s’ouvre à une partie encore inconnue du monde. Il faut rappeler ce qui précède : la rupture avec l’URSS, survenue dix ans plus tôt, sur fond de désaccords stratégiques et théoriques, et la quête, pour la Ligue des communistes de Yougoslavie, d’une nouvelle texture idéologique, dont le soutien franc aux pays libérés constitue une dimension centrale.
Au fil des voyages à bord du Galeb, le navire avec lequel Tito et les siens ont parcouru le monde décolonisé, un rapport à l’autre et au monde quasiment unique dans l’univers communiste de l’époque s’ébauche. La rouille qui recouvre aujourd’hui la coque du Galeb n’estompe en rien le souvenir des mers sur lesquelles il a vogué. Stevan Labudović, cette fois pris en tant qu’acteur, incarne quelque part – comme tous·tes les autres intervenant·es du diptyque – ce peuple tandis que jaillit ici, par la voix-off, un nouveau motif du moment non-aligné : l’amitié immédiate. Une séquence du film exhume les vestiges de ces relations « officielles », dans le parc situé à la confluence de la Save et du Danube – en face de l’obélisque présenté en début de ce texte. Labudović arpente les allées bordées d’arbres plantés par les amis d’alors de Tito : Nasser, Nehru, Nkrumah, Castro…

Notre attitude critique oblige à questionner l’immédiateté de l’affinité entre ces derniers. L’amitié qui se manifeste à la fois en-haut et en-bas est une vérité historique – il serait malvenu de contester les témoignages – mais elle recouvre des niveaux de réalité multiples. Subsistent en effet, même parmi les Suds, même dans les périphéries objectives, des différences inhérentes qui rendent illusoire une solidarité pure et aussitôt opérante. Cela ne nie en rien la sincérité, l’authenticité du sentiment et des intentions, mais la dualité de la relation continue d’interroger. Il y a, à l’origine, des motivations dans l’initiative d’ouverture yougoslave aux camarades du Sud. Les coordonnées géopolitiques déjà évoquées l’exigent – la rupture brutale avec l’URSS de Staline et la nécessaire ouverture, quoique maîtrisée, à l’Ouest et surtout au reste du monde. Mais il y a toujours, au début, une frontière à abattre – cette frontière se désagrégeant, les mécanismes de solidarité et la circulation de l’aide matérielle concrète deviennent ensuite irréversibles.
Ainsi discutée, l’amitié n’en reste pas moins le sol nourricier de ce rapport singulier entretenu entre les peuples du Sud en constitution. Elle innerve la possibilité d’une résistance diffuse, partout, à la machine de guerre impérialiste. La relation spécifique de la Yougoslavie et des Yougoslaves aux peuples qui combattent la domination française a par exemple fait l’objet d’une récente étude d’Alexandra Perišić3. Elle y revient sur ce spectre affectif qui se meut, à la fois dans ce que montre le diptyque de Turajlić et dans ce qu’il ne montre pas, ce qui se trouve au-delà, dans un indicible qui transforme durablement chaque partie de ces relations amicales. En cela, nous dépassons la simple coopération politique, militaire ou humanitaire : nous construisons une identité nouvelle, de là où nous sommes, avec qui nous sommes.
« Les amitiés décrites dans ce livre oscillaient entre relations personnelles, action commune et coopération avec l'État, et montrent précisément le chevauchement entre le public et le privé, le personnel et le politique. La coopération politique influençait la façon dont ces amis menaient leur vie privée, et leurs relations personnelles façonnaient leurs opinions et pratiques politiques. Ils concevaient l'amitié comme un processus continu d'apprentissage menant à une transformation personnelle et sociale, se désignant mutuellement comme amis précisément parce que ce terme soulignait le lien entre transformation personnelle et transformation sociale.»
La singularité de la question yougoslave, dans sa manifestation titiste et dans les ruines de celle-ci, ajoute une strate supplémentaire à cette relation. Les Balkans occidentaux – ou pour être plus précis, les pays de l’ex-Yougoslavie socialiste – se caractérisent comme une périphérie semi-intégrée à l’ordre impérialiste. La région est un angle mort, située sur une ligne de crête permanente, objet de convoitise mais aussi d’indifférence ou de méconnaissance. Le traumatisme du déchirement des années 1990, de la dislocation de la fédération, des crimes de guerre, des actes génocidaires et de l’intervention occidentale cadence le récit de Turajlić. Cette identité yougoslave éclatée, la cinéaste ne peut la retrouver que dans ce passé qu’elle déterre, âge d’or idéologique, aligné avec une conception nostalgique de ce que peut être un socialisme réellement émancipateur – à l’intérieur autogestionnaire, à l’extérieur solidaire des luttes décoloniales4. La marginalisation – pour ne pas dire la mort cérébrale – du mouvement des non-alignés5 est liée à ce constat. Le déplacement opéré dans Ciné-guérillas, vers l’Algérie au combat, met d’ailleurs au jour ce tourment : elle est « le dernier pays où la Yougoslavie existe encore »6.
Il y a donc le point culminant – le sommet du mouvement et ses préparatifs – et il y a le reste – l’accueil, le souvenir, l’amitié. C’est ce reste que trouvent aussi bien Labudović que Turajlić, que tous les autres d’ailleurs, à leur arrivée en Algérie. Envoyé par Tito, en tant que son « meilleur caméraman », le premier couvre, à partir de 1959, les trois dernières années de la guerre de libération algérienne. Sa contribution tenace à la fabrique d’un contre-récit, résistant aux attaques en règle de l’officialité coloniale, lui vaut la reconnaissance de ses désormais camarades algérien·nes. La circulation de l’information non falsifiée occupe de fait une place significative dans ce second segment, en ce qu’elle est un vecteur révolutionnaire inestimable. Une séquence en particulier retient l’attention : avec Lamine Bechichi, la réalisatrice creuse le retentissement important, de la radio à laquelle Bechichi a activement contribué. On peut déceler ici la structure triangulaire de la bataille informationnelle : 1) la critique interne au territoire colonisé avec la radio de Bechichi, 2) la critique externe à celui-ci avec les images de Labudović, et 3) la critique projetée directement du centre, de la métropole dominante, comme celle que portent les films de René Vautier7. Les deux premières composantes sont déployées ici, tandis que la troisième est d’une fécondité rare, qui mériterait un autre texte.
La raison d’être apparente du voyage de Labudović, à savoir la relation fraternelle qui existe entre les peuples et leurs représentations étatiques, recouvre encore une multitude de dimensions. Avec Ciné-guérillas, on peut justement déceler quelques perspectives qui éclairent une telle proximité à travers le regard d’une ancienne yougoslave – celui de la cinéaste – et celui qui provient de ma posture critique elle-même – celle d’un descendant de l’immigration algéro-yougoslave en France.
Le film de Turajlić s’ouvre sur des images captées lors d’une visite scolaire dans un musée qui retrace la guerre d’indépendance algérienne. S’identifiant à ces élèves, la cinéaste trace une comparaison entre la lutte de libération menée par les Partisans contre l’occupant nazi et la lutte des Algérien·nes contre l’État français. Loin de n’être qu’une considération banale sur les ressemblances entre les guerres, elle place plutôt la guerre de libération algérienne comme l’incarnation ultime, dans l’esprit yougoslave de l’époque, de ce que veut dire se libérer. L’Algérie libérée donne espoir, il est vrai, à celles et ceux qui, sur cette Terre, se battent encore aujourd’hui contre l’oppression coloniale – elle s’est imposée au prix de milliers de vies comme l’une des formes allégoriques de la libération décoloniale. Frantz Fanon, sans en connaître malheureusement la fin, le pressentait déjà en 19598 :
« L’écrasement de la révolution algérienne, son isolement, son asphyxie, sa mort par épuisement… autant de rêves insensés. La révolution en profondeur, la vraie, parce que précisément elle change l’homme et renouvelle la société, est très avancée. Cet oxygène qui invente et dispose une nouvelle humanité, c’est cela aussi la révolution algérienne. »
La trajectoire de cet axe Alger-Belgrade est aussi celle des personnes ayant incarné cette solidarité jusqu’alors relativement abstraite, faite de discours et de reconnaissances officielles. Labudović, nous l’avons vu, est une de ces personnes ; mon grand-père également. Alors étudiant en médecine à Belgrade, ce dernier débarque à Alger, en 1964, en tant qu’externe en ophtalmologie à l’hôpital Mustapha Pacha, et y rencontre ma grand-mère algéroise. Il fait partie de la masse conséquente, venue en solidarité dans le pays nouvellement indépendant, que décrit et côtoie Elaine Mokhtefi9, par ailleurs présente dans Ciné-guérillas :
« Ces courageux hommes et femmes, des pays qui avaient soutenu sans faille l’Algérie pendant la guerre coopéraient avec le nouveau gouvernement en fournissant des spécialistes, en particulier des équipes médicales : Yougoslavie, Cuba, Chine, Bulgarie, Égypte, Syrie, Liban, Union soviétique et d’autres. C’était indispensable dans un pays où les hôpitaux et les cliniques manquaient non seulement de personnels, mais d’équipements et de médicaments. »
De mon ascendance, j’extrais un regard critique, toujours parcellaire car les généalogies sont ainsi, et j’y vois, non sans fierté, un signe. Cette lecture de ses propres origines est attendue et, je crois, quelque peu artificielle, mais elle permet de se situer, et d’agir à partir de là, en conservant ce qui nous grandit, sans infirmer nos points aveugles.

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Un seul héros le peuple, à chaque instant le peuple, mais le peuple est balafré, bigarré, traversé de contradictions internes. L’attitude de Labudović a ceci de conséquent qu’elle s’incarne dans l’humilité du regard de l’étranger qui n’en est plus vraiment – l’ultime scène de Ciné-guérillas montre cet homme, dans une chambre d’hôtel d’Alger, qui appartient, par-delà la langue, la « culture » ou autre frontière imaginaire, à cette aventure libératrice. Après l’hommage reçu au cinéma El Mougar, Labudović est ainsi accueilli, comme tant d’autres dont certain·es cité·es dans ce texte, parmi le peuple algérien. La frontière, finalement, a cédé. Depuis, l’Algérie a vieilli, la Yougoslavie est même morte. Le parallèle du tragique atteint son paroxysme dans la dernière décennie du 20e siècle : rive Sud, « décennie noire » et guerre civile ; rive Nord, génocide fratricide et intervention états-unienne. Face à ces séquences encore à vif s’imposent une critique interne exigeante, incarnée par le mouvement de contestation inépuisable en Serbie, ainsi qu’une reconfiguration de notre grille de lecture géopolitique.
Et ce qui se prépare en face, depuis trop longtemps, donne une vigueur nouvelle à notre objet poussiéreux : le non-alignement, qui « n’est pas la neutralité »10, ni une posture dogmatique, devient la condition du refus concret de l’impérialisme. La forme débridée que ce dernier prend au moment où ces lignes sont écrites, mi-mars 2026, nous oblige à rouvrir la plaie, à retourner le stigmate et à faire, encore une fois, bloc.