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Soumsoum, la nuit des astres

Soumsoum, la nuit des astres

24 avril 2026

« Tes films ne sont pas faits pour nous. Ils sont faits pour les Blancs. Si seulement tu étais devenu médecin, tu aurais pu aider ta mère… Être médecin est utile. Mais à quoi sert le cinéma ? »

Dès son premier long-métrage, Bye Bye Africa (1999), faux documentaire centré sur le retour du réalisateur à N’Djamena, capitale du Tchad, après la mort de sa mère, le cinéma de Mahamat-Saleh Haroun a d’emblée conscientisé le fait qu’il se destinait à être vu davantage en Europe qu’en Afrique, en particulier dans son propre pays, où les salles de cinéma sont en ruines. La suite de la réplique parle d’elle-même : « La terre des Blancs est belle, mais ce n’est pas la tienne et ça ne le sera jamais. Le jour où tu penseras y appartenir, tu perdras ton âme. » Lucide, son cinéma s’est ainsi posé d’entrée de jeu une série de grandes questions, auxquelles il s’attache depuis à tenter de répondre : à qui s’adresse-t-on ? Qui sert-on ? Comment se rendre « utile » pour l’Afrique lorsque l’on parle à l’Europe ? Comment faire du cinéma sans perdre son âme ?

À ces questions, Mahamat-Saleh Haroun a répondu par une sorte de retenue, aiguisant au fil des années un style de plus en plus épuré, voire franchement sec par endroits. C’est un cinéma de la force tranquille plutôt que de la vision forte : un peu comme chez Sembène, ses films ne font a priori preuve d’aucune forme d’excès délirant, de décalage spectaculaire, de rupture franche dans l’ordre apparent des images et des sons. Je me souviens à ce titre avoir découvert le cinéma de Mahamat-Saleh Haroun assez tardivement, en 2021, avec Lingui, les liens sacrés, lors de sa présentation à Cannes. Dans la frénésie d’un festival médiatique qui privilégie toujours les grands moments et les visions fortes (Titane a remporté, cette année-là, la Palme d’Or), le film n’avait évidemment suscité aucun émoi. L’indifférence était de rigueur, et pour cause : en plus de subir le désintérêt habituel de la critique internationale vis-à-vis des cinémas du Sud global, Lingui n’avait rien pour jouer véritablement en sa faveur, rien d’assez extravagant afin de sortir du lot dans lequel on l’a enfermé. Aucun éclat, aucune flamboyance, aucune sensation forte à vendre sur le grand marché des « images du monde » dont raffole un festival comme Cannes. De toute évidence, la richesse du film était à chercher ailleurs, dans les plis de cette mise en scène dépouillée. Dans un simple changement de position à l’intérieur du champ. Dans un raccord incongru. Dans la captation d’un geste qui dessine la formation secrète d’une sororité. Bref, dans ces petits riens qui recèlent, parfois, des choses immenses.

C’est aussi ce qui peut expliquer le magnétisme paradoxal que suscite un film comme Soumsoum, la nuit des astres, qui s’inscrit dans la ligne (claire) de Lingui. Le récit suit la vie de Kellou (Maïmouna Miawama), une adolescente qui vit dans un village reculé d’une campagne tchadienne et qui se retrouve progressivement assaillie de visions prémonitoires aux atours apocalyptiques (la nuit des astres est à lire « la nuit désastre »). Pour comprendre la provenance de celles-ci, l’adolescente va se rapprocher d’Aya (Achouackh Abakar Souleymane), une femme mystérieuse qui vit en marge du village, dont les habitant·es l’accusent de pratiquer la sorcellerie. Auprès d’Aya, Kellou va renouer avec des croyances oubliées et se désolidariser peu à peu de la communauté du village, jusqu’à quitter tout bonnement les lieux, après le décès de sa mentore, en emportant sa dépouille dans le désert. La peinture d’une communauté rurale accueille ainsi le portrait individuel d’une adolescente autant prisonnière de sa condition sociale que des visions inexplicables qui, la nuit, la pourchassent et la hantent. À l’échelle de la mise en scène, Kellou apparaît tiraillée entre un canevas socio-narratif qui guide chacun de ses pas et la perspective écrasante d’un sublime empreint de mysticisme. Par intermittences, une poignée de plans majestueux rappellent en effet que quelque chose de grand – de plus grand – se joue entre les lignes du récit initiatique et de ses passages attendus (séparation amoureuse, conflit avec les proches, fugue nocturne, etc.). Là aussi, comme le cinéaste, le personnage cherche à résister à l’attrait de la vision, à cette grande forme qui s’impose de temps à autre pour mieux disparaître lorsqu’il s’agit de filmer une conversation entre deux personnages, souvent avec une retenue qui confine parfois à la mise en boîte.

Soumsoum, la nuit des astres (2026)

Chronique d’un retour

Au-delà de son académisme apparent, on voit bien le piège plus important tendu au travail de Mahamat-Saleh Haroun, lui qui articule ses chroniques avec une trajectoire d’émancipation individuelle, souvent au détriment d’un territoire dont il s’agit de s’extraire1. Ce départ du pays natal constituait, comme évoqué plus haut, le cœur de Bye Bye Africa, avec ce cinéaste un peu médiocre (Haroun lui-même) qui revient à N’Djaména exploiter ses compatriotes afin de concrétiser ses propres ambitions de cinéma, non sans opportunisme. Fort heureusement, l’intrigue de ses films ne se contente pas de mesurer cet écart (très ironique dans Bye Bye Africa) mais elle s’attache souvent à mettre les personnages réchappés face à leurs responsabilités : quitter les lieux et « s’en sortir », n’est-ce pas prendre le risque de se sauver soi contre les siens, en finissant par les regarder de loin mais aussi de haut ? Il me semble de toute façon que les films de Mahamat-Saleh Haroun ne cherchent pas à raconter un mouvement d’extraction par le haut, c’est-à-dire une sortie de la communauté qui viserait à épouser par exemple les bienfaits de la modernité occidentale et de ses individualités atomisées. Ce qu’esquisse un film comme Soumsoum, c’est même précisément l’inverse : l’émancipation de Kellou – si tant est que l’on s’autorise à utiliser ce terme – est une émancipation par le bas, une fuite guidée par des visions animistes pré-coloniales et même pré-islamiques. Un tel mouvement consiste, pour l’adolescente, à réinterpréter et à réactualiser des rituels occultés et des images enfouies, comme celles sur les parois d’une falaise au milieu du désert, à la fin du film, auprès desquelles la dépouille d’Aya sera déposée.

1.Le cinéaste a lui-même fui la deuxième guerre civile tchadienne pour s’exiler en France, en 1982. ↩︎

Pour les personnages de Lingui, il s’agissait déjà de couper certains liens matériels, abîmés par les meurtrissures du colonialisme, de l’impérialisme et du néolibéralisme, pour retrouver des liens sacrés, grâce auxquels fabriquer ensuite de nouveaux réseaux (par exemple une sororité). La fin de Grigris (2013) racontait elle aussi ça : les personnages de Souleymane et de Mimi fuyaient la ville capitaliste pour se réfugier dans un village matriarcal, jusqu’à se fondre littéralement dans le décor, en marchant dans la profondeur de champ lors du dernier plan du film. Mahamat-Saleh Haroun ne cache ici pas son goût pour les figures archétypales et les itinéraires symboliques (quitte parfois à simplifier au nom du symbole, ça va sans dire), et il reconduit dans Soumsoum la même trajectoire tout en la radicalisant. D’une part Kellou ne fuit plus un environnement aussi hostile que pouvait l’être N’Djaména pour Souleymane, mais d’autre part elle va jusqu’à disparaître dans le hors-champ, s’évanouissant comme par magie dans les plis de l’image, derrière la roche, alors que la caméra continue d’effectuer un dernier panoramique latéral à la toute fin du film. Kellou est ainsi moins contrainte à la fuite qu'elle est appelée ailleurs ; elle ne retourne pas au village traditionnel mais retourne plus profond encore, à la pierre et à la terre mêmes.

Dernière remarque : cet épilogue rappelle le lien qui s’est tissé de films en films entre les cinémas de Mahamat-Saleh Haroun et celui de Roberto Rossellini, période Stromboli (1950) Voyage en Italie (1954). C’est un peu comme si le réalisateur tchadien détournait le cinéma de l’italien à l'aune d’une « sortie de la grande nuit » – celle dont parle notamment Achille Mbembe, reprenant les mots de Frantz Fanon, à propos de l’Afrique décolonisée2. Au fil d’une chronique (néo)réaliste, une série d’épreuves pousse les personnages à douter de leur survie dans ce bas-monde, jusqu’à ce qu’un acte de foi final n’achève leur fuite et leur permette de découvrir voire d’inventer une forme « réassemblée » d’être-là, par exemple une « communauté décolonisée » pour les personnages de Grigris3. Dans Soumsoum, la nuit des astres, ce cheminement s’affirme de manière plus nette qu’auparavant : il ne s’agit plus de dire au revoir à l’Afrique (Bye Bye Africa) mais de s’y lover pour de bon, « dans le double sens du passé et du futur à la fois »4. Il s’agit de fuir pour mieux s’y enfouir, et ne pas perdre son âme en chemin.

2.Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit : essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, 2013. ↩︎
3.À la fin du film, un malfrat était battu à mort par les femmes accueillant Souleymane et Mimi dans leur village. L’entrée dans la communautée était donc littéralement rendue possible par la mise à mort du modèle oppressif initial et de ses bras-armés. ↩︎
4.Achille Mbembe, op. cit., p. 13. ↩︎
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Notes

1.
Le cinéaste a lui-même fui la deuxième guerre civile tchadienne pour s’exiler en France, en 1982. ↩︎
2.
Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit : essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, 2013. ↩︎
3.
À la fin du film, un malfrat était battu à mort par les femmes accueillant Souleymane et Mimi dans leur village. L’entrée dans la communautée était donc littéralement rendue possible par la mise à mort du modèle oppressif initial et de ses bras-armés. ↩︎
4.
Achille Mbembe, op. cit., p. 13. ↩︎