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Le 8 avril 2026, dans la salle 2 du cinéma Les 3 Luxembourg. C'est par un fonnkèr, un poème à la forme libre, le plus souvent déclamé à haute voix, que Laurent Pantaléon inaugure la première parisienne de son documentaire, sorti en salle ce même jour1. Une manière pour lui de bénir son film, mais aussi celleux qui s’apprêtent à le découvrir. Garanti 100% Kréol, c'est un film 100% péi (et en créole, donc), en noir et blanc, qui parle de religions, de croyances, de spiritualité, de syncrétisme mais aussi d'héritage. À l'origine, il y a un projet photographique : le réalisateur est à la recherche d'une garantie pour réussir son film. La « garantie » mentionnée dans le titre du film désigne une protection, un porte-bonheur ou un talisman que l'on utilise pour repousser le mauvais œil à La Réunion. Elle peut prendre la forme d'un tissu rouge, d'une médaille, d'un fruit, d'un bois sacré ou encore d'une plaque de cuivre. Très souvent, on retrouve les garanties accrochées aux rétroviseurs intérieurs des voitures.
Pour trouver la sienne, le réalisateur est parti à la rencontre de celleux qu'on ne regarde plus et que l'assimilation coloniale a progressivement réfuté·es, discrédité·es et même parfois effacé·es, à savoir les devineur·ses, les guérisseur·ses (ou soigneur·ses de mounes), les prêtres·ses malbars, les diseur·ses la prière, les magnétiseur·ses, ou encore les gratteur·ses ti bois. Autant d'appellations pour désigner celleux dont les dons permettent de soigner, mais surtout de communiquer avec l'invisible. Plus précisément d’entrer en contact avec les Ancêtres2, et à travers elleux, interroger les divinités (Karly, Mardévirin, Karappu Sami, etc.) ou les esprits réputés (comme Rakotomaditra). Dans le film, il est question de deux groupes religieux qui « manient bien l'invisible : ce sont les Malgaches et les Tamouls (ou les Malbars) »3. Jouant lui-même avec l'indécelable, Laurent Pantaléon ne cherche pourtant jamais à présenter – au sens classique du terme – les personnes qu'il rencontre : il ne décline jamais leur identité ; on n’entendra jamais leur nom. Et ce, non pas pour les anonymiser ou les dépersonnifier, mais pour mieux traduire cette absence de « statut légal » : c’est aux marges de la société, dans des sphères plus ou moins confidentielles, que le marché thérapeutique et spirituel existe et survit. Les rendez-vous se font au domicile d’un·e guérisseur·se ; la vente de garanties se fait sur un parking ou dans une ti boutik spécialisée.
Pour autant, cet état de clandestinité variable4 n’invibilise jamais les personnes croisées à l’écran : le cinéaste prend au contraire le temps de les immortaliser, parfois même durant leurs rituels. D'abord par une succession de clichés, parfois nets, d'autres fois plus flous – Laurent Pantaléon confiera, lors de l'échange après la séance, que son film retrace, de manière quasi linéaire, le maniement progressif de son appareil photo, assumant ainsi les problèmes de mise au point et la granulosité des images. Les voix-off, extraites des conversations, et les musiques, qui accompagnent les rituels, sont ensuite restituées de sorte à donner vie aux photographies. Le cinéaste questionne ses interlocuteur·ices sur leur éthique, leurs pratiques ou leurs instruments (comme l’udukkaï, qu’on appelle à La Réunion le téléphone bondié5). Certain·es reviennent sur le moment où leur don s'est réveillé : le plus souvent par un rêve, d’autres fois par la musique, plus précisément lors d'un kabar, un rassemblement au cours duquel les personnes dansent et chantent le maloya. Mais cette irruption du don ne se fait pas toujours sans résistance, ni sans angoisse. En témoigne une mère de famille, qui confie avoir cherché à le fuir, le jour où on lui a confirmé que des ancêtres malagasy et africain·es voulaient se réveiller en elle. « Je ne voulais pas de ça ; je suis quelqu'un de très biblique. Et la Bible est contre les idoles et contre ses pratiques. »

Ce qui frappe dans Garanti 100% Kréol – et ce que le dispositif et le montage travaillent de manière progressive –, c'est ce travail autour du regard, mais également cette hybridité de la forme, construite de manière organique. Il y a d'abord ce va-et-vient entre la photographie et la captation filmique : à un ensemble d'images sensorielles, viennent s'ajouter des prises de vue en mouvement. Le dispositif se veut alors parfois plus fonctionnel, avec l’introduction de vignettes « face caméra » tournées le plus souvent au domicile de la personne interrogée. Là où l'enchaînement des photographies matérialise un espace et un temps propices à l'invisible, les images en mouvement s'affairent davantage à recueillir la parole (au demeurant passionnante). Il y a ici aussi un jeu de distances, oscillant entre la proximité et l'observation respectueuse. Tout au long du film se produisent ainsi de curieux phénomènes, tantôt angoissants (c'est par le cri strident d'une femme, absente à l'écran, que s'ouvre le film), tantôt amusants (c'est par les éternuements d'une autre femme au sortir d'une transe, filmée au travers des nacots6, qu'il se referme), tantôt poétiques (un homme qui entre dans le champ, s'assoit devant son poulailler et raconte en chanson l'histoire de son don). Au carrefour de la création expérimentale et du geste archivistique, le réalisateur explore autant qu'il documente. Pour qui ? Avant tout pour les Réunionnais·es, dont une partie auraient perdu ce lien avec l'invisible7.
C’est que l’« invisible est vivant », affirme un des protagonistes du documentaire. Loin de relever de l’imaginaire, il imprègne la kiltir réyonèz mais aussi son tissu social. Les espaces dédiés au mysticisme, à la magie et à son versant noir (la sorcellerie) maintiennent une étrange proximité entre les différents cultes, entre les pratiquant·es et non-pratiquant·es, voire entre les croyant·es et les non-croyant·es. Dès lors, leurs représentant·es existent, socialement et spirituellement, dans un espace perméable. Nul besoin d’être hindou·e pour (s’)offrir une garantie ou pour assister à une procession tamoule ou à la marche sur le feu8. Fidèle à ces principes, le film se déploie naturellement à une échelle, elle aussi, indicible. La spiritualité et la reconnaissance de l'ancestralité y sont décrites comme des nécessités pour la pérennité des communautés réunionnaises. Là encore, la construction historique, sociale, culturelle et surtout coloniale de l'île fait que les pratiques religieuses n’y restent pas inaltérées : privé·es de leur droit de pratiquer leur religion par le Code noir de 16859, les esclavisé·es puis les engagé·es ont dû réinventer leurs pratiques par le biais d’emprunts et de rapprochements (des croyances, des superstitions, des observances et des sacrements communs). Ainsi, l'hindouisme aujourd’hui pratiqué à La Réunion n'est pas le même que celui pratiqué en Inde, par exemple. On parle alors d’un métissage religieux ou d’une créolisation des rituels, caractérisés « par la porosité des croyances religieuses et la circulation des individus entre les différentes composantes de ces croyances et pratiques »10.
Dans Garanti 100% Kréol, il s’agit donc autant de filmer une cérémonie malbar ou un servis kabaré11 que d’interroger des guérisseur·ses se disant en relation directe avec le Saint-Esprit ou le Bondié. La séquence dans la ti boutik spécialisée illustre à elle seule ce phénomène syncrétique : dans les vitrines, on distingue une grande variété de garanties ainsi que des encens pour la magie noire, ou encore des ouvrages de sorcellerie (Le Grand et le petit Albert, Le Véritable Dragon Noir). Laurent Pantaléon prend d’ailleurs soin de ne jamais montrer ici les religions coloniales, à commencer par le christianisme. Si certains articles religieux (une icône traditionnelle ou un crucifix) peuvent faire l’objet d’une mention, sa pratique est volontairement reléguée hors champ. Quant à la place des sciences, elle n'est pas foncièrement rejetée par les pratiquant·es. Le guérisseur rencontré au début du film affirme à ce titre que l'alliance du spirituel (les doctèr pyé ni) et de la médecine moderne dite « conventionnelle » (les doctèr souliers) ne peut qu'apporter de bonnes choses.
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Outre le fait de révéler la perméabilité syncrétique des pratiques spirituelles, Garanti 100% Kréol se révèle passionnant pour ce qu'il raconte en creux. À savoir une réalité réyonèz en lutte avec l'acculturation et l’aliénation. Invitée pour participer à l'échange d’après-séance12, qui s'est intégralement déroulé en kréol, Françoise Vergès, politologue et militante féministe décoloniale a souligné l'importance du film de Laurent Pantaléon : en plus d’avoir été produit dans une optique décoloniale13, celui-ci déconstruit selon elle les mécanismes coloniaux du « vivre ensemble ». Une image rêvée que l'Occident n'a cessé d'accoler à ses territoires colonisés, en particulier ultramarins, en encourageant un « vivre ensemble » qui ne peut s’opérer que par l'effacement de tout ce qui pourrait déborder d'un cadre défini par une minorité blanche.
En immortalisant une spiritualité incolonisable et insoumise, et en rappelant l’essence politique du maloya au détour d’une conversation avec le chanteur et musicien Danyèl Waro, Garanti 100% Kréol refuse de jouer le jeu des valeurs morales et universalistes, dictées par les institutions coloniales. « Nos ancêtres ne peuvent pas être mauvais. Seul un Dieu ou un Diable peut être mauvais. Le Diable peut protéger le bonheur, comme le Dieu peut protéger le voleur », affirme un homme dans le film, décrivant les possibilités et les usages des garanties. Le fonnkèr que constitue en définitive le film de Laurent Pantaléon répond à des désirs urgents. Celui de remettre les temples et les autels au centre du village. Celui de renouer avec un langage créole et créolisé. Celui de réhabiliter l'identité réunionnaise en la figurant dans toute sa pluridimensionnalité, comme un foyer d’exceptions.
« La natir mystik pou révolté
Pou consolé, oui Jah, pou persévéré
Soit-disant
Zot i vé kontrol tout’
Politik
Zot i vé kontrol tout’
La jistis
Zot i vé kontrol tout’
Mon la vie
Zot i vé kontrol tout’ »
Paroles chantées par l’un des protagonistes du film.