Emitaï
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Cotton Queen

Cotton Queen

28 août 2026

Premier long métrage de Suzannah Mirghani, réalisatrice soudano-russe, Cotton Queen est de ces films dont on ne peut ignorer le contexte et les conditions de production. Il y a d'abord son tournage, forcé à l'exil : en raison de la quatrième guerre civile soudanaise qui déchire le Soudan depuis 20231, il a dû être délocalisé en Égypte, essentiellement au Caire. Puis, il y a la question des financements : le film bénéficie d'un soutien international allant des Pays-Bas jusqu'à la Palestine en passant par le Qatar, l'Arabie Saoudite, mais aussi la France et l'Allemagne. D'emblée, avant même d'entamer le visionnage, on se questionne : à qui s'adresse le film ? Pour qui a-t-il été produit et réalisé ? Quel regard cherche-t-il à capter, à sensibiliser (et à séduire) ? D'un point de vue formel comme substantiel, force est d'admettre que la réponse n'est pas évidente.

1.Le conflit oppose les Forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah al-Burhan aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo dit « Hemedti ». ↩︎

On reconnaît dans la réalisation et l'écriture de Suzannah Mirghani un désir d'atteindre une audience large, quitte à cocher les cases d'une coproduction internationale calibrée pour les festivals et leurs marchés. Les premières minutes posent en cela le cadre et le ton attendu : Cotton Queen est un film sur le passage à l'âge adulte dont le point de vue est celui d'une jeune cueilleuse de coton. Tout comme ses camarades et collègues de la plantation, Nafisa (Mihad Murtada) travaille dans la bonne humeur : elle chantonne, taquine, et quand la chaleur se fait trop forte, n'hésite pas à se baigner dans le Nil. D'autres fois, elle scrolle sur les réseaux sociaux, s'étonnant et se moquant des phénomènes qui gangrènent la jeunesse occidentale, comme celui de ce nouveau régime à base de coton imbibé. Bien qu’elles déjouent l’écueil de la carte postale exotique, les premières minutes du film esquissent ainsi une jeune sororité plongée dans un quotidien insouciant, voire une douceur de vivre désirable. Une image d’Épinal qui, fort heureusement, n'est qu’une surface fragile.

Il se trouve que Nafisa n'est pas une adolescente tout à fait comme les autres. Contrairement à ses camarades, elle ne rêve pas d'un « riche mari  » mais plutôt du grand amour. Est-elle simplement une grande rêveuse, ou bien a-t-elle déjà démasqué les rapports amoureux transactionnels qui dictent la conduite des adultes qui l'entourent ? Toujours est-il que Nafisa est aussi la petite fille d'Al-Sit (Rabha Mohamed Mahmoud), matriarche du village, propriétaire de la plantation et figure de la lutte anticoloniale locale. Alors que débarque un entrepreneur, Nadir (Hassan Kassala), de retour au pays après une formation à l'étranger, convoitant la plantation d'Al-Sit pour y développer un coton génétiquement modifié, le devenir-femme de Nafisa se retrouve au cœur de plusieurs enjeux : ses parents rêvent de la marier à l'homme d'affaires pour sécuriser un avenir confortable, tandis que sa grand-mère préfère l'en éloigner… pour finalement chercher à l'unir à un vieux pêcheur. S'impose à la jeune femme l'illusion d'un choix : elle peut céder aux nouveaux visages de l'impérialisme ou bien s’en remettre aux traditions défendues par sa matriarche.

Cotton Queen (2026)

Défaire la communauté

Loin des récits animés par le « faire communauté », celui de Cotton Queen, dont le programme reste celui d’une émancipation féminine, évoque davantage un rapport contrarié au collectif jusqu’à inciter à la rupture, voire à l'apostasie. En effet, la jeune Nafisa envisage sa libération par la (re)conquête de son autonomie : en fuyant les mariages forcés, elle s'oppose aux figures parentales gagnées par l'aliénation coloniale ou le mimétisme. Et en défiant l'autorité, plus complexe et profonde, de sa grand-mère, elle interroge même le présent des luttes anticoloniales, où la réalité ne semble pas tout à fait correspondre au récit idéalisé que certains de ses proches lui en ont fait2. L'un des aspects les plus intéressants du film, qui est aussi son plus trouble, se trouve d’ailleurs dans le personnage d'Al-Sit. Le mythe de sa résistance (elle aurait combattu les Britanniques et empoisonné un général) est écorché par les archives, plus précisément dans une coupure de journal retrouvée par sa petite-fille où est immortalisé son couronnement lors d'un ancien concours de beauté visant à récompenser l'ouvrière la plus exemplaire de la colonie. Peut-on être à la fois une « Reine du coton » et une combattante anti-impérialiste ? Peut-on se fier à une mémoire qui semble davantage réécrire que révéler ?

2.Seule la mère de Nafisa (et belle-fille d’Al-Sit) conseste ce récit. ↩︎

De la même manière, Cotton Queen formule une autre question avant de la laisser en suspens. Celle de la décolonisation des luttes féministes à mener depuis des positions subalternes. Si Al-Sit et les femmes de sa génération se présentent comme des figures frondeuses qui ont lutté contre le colonialisme britannique, leur attachement à leur foi et à leurs traditions s'accommode de quelques aspects oppressifs et violents : la perpétuation des mariages des mineurs, la mutilation génitale féminine (évoquée ici par le biais de visions et de flashbacks), etc. La révolte de Nafisa est à ce titre plurielle, ou au moins double. Elle rejette les mutations socio-économiques du néocolonialisme tout autant qu'elle renie, en partie, son héritage familial traditionnel et spirituel, ainsi que sa communauté rurale. Mais la voie à laquelle elle aspire concrètement reste floue : quelle est la place des jeunes filles de son âge ? Tout en se gardant de trop en dire, la cinéaste préfère clore sur une image symbolique forte et l'embrasement d'une bâtisse coloniale – devenue ici le lieu de villégiature de l'entrepreneur qui désirait racheter le champ de coton. Ici, Nafisa met le feu au passé de son village (et de son pays), tandis que son avenir reste encore à définir. À cet endroit, on peut reprocher au film sa prudence, d'autant plus que son positionnement politique se retrouve par endroits contraint par une forme de retenue et de modestie. 

Quant à la place de la spiritualité dans le récit et la mise en scène, le constat est similaire. Là encore, Suzannah Mirghani se retient d’aller en profondeur, s’en tenant le plus souvent à quelques touches de réalisme magique ou à des parallèles visuels3. Mais plutôt que de simplement relever cette approche parfois ambiguë, on peut s'interroger sur ce qui la conditionne réellement. S'il est probable que son parcours ait été conçu et formaté pour un public davantage occidental que soudanais, Cotton Queen reste surtout la création d'une cinéaste située elle-même entre deux mondes, mettant en lumière sa propre quête de repères. Le Soudan – qu'elle ne peut pas filmer, mais qu'elle recrée cinématographiquement – s’articule ici à partir d’une tension entre le réel, le fantasme et la mémoire avec quelque part, au milieu de tout cela, un sentiment de nostalgie aussi romantique qu’inextricable.

3.Par exemple la vision d'une peinture représentant un chérubin, qui habille les murs de la bâtisse coloniale, versus l'apparition d'une jeune ange noire à Nafisa lors d'une vision onirique. ↩︎
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Notes

1.
Le conflit oppose les Forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah al-Burhan aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo dit « Hemedti ». ↩︎
2.
Seule la mère de Nafisa (et belle-fille d’Al-Sit) conseste ce récit. ↩︎
3.
Par exemple la vision d'une peinture représentant un chérubin, qui habille les murs de la bâtisse coloniale, versus l'apparition d'une jeune ange noire à Nafisa lors d'une vision onirique. ↩︎