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Aucun autre choix

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13 février 2026

Une arme : c'est un détail a priori anodin dans l’intrigue d’Aucun autre choix, le nouveau film de Park Chan-wook. Il se trouve pourtant que le pistolet avec lequel le protagoniste Yoo Man-soo élimine un à un ses concurrents a été pris, par son père défunt, à un soldat communiste vietnamien qu'il a tué lors de la guerre au Viêtnam. De fabrication nord-coréenne1, l'arme porte en elle la trace d’une multitude d’histoires oubliées qui resurgissent comme un violent retour du refoulé. Tout d’abord le suicide tabou du paternel, qui s’est donné la mort dans la maison familiale que Yoo Man-soo essaie de préserver malgré la perte de son emploi. Ensuite la guerre de Corée et la division du pays en deux entités antagonistes, dont l’affrontement n’a trouvé aucune autre issue qu’un armistice fragile. Enfin l’envoi significatif de troupes sud-coréennes au Viêtnam en échange d’une aide financière des États-Unis, vers lequel la Corée du Sud a pu exporter en masse durant la guerre et donc engranger des profits importants grâce à l’agenda impérialiste de Washington. Géopolitique du polar : « l’arme du crime » est donc celle d’une série de crimes historiques en prolongement desquels s’inscrivent les meurtres du cadre déchu2, aveuglé par sa quête vengeresse afin de retrouver son statut social.

1.Il s'agit d'un pistolet Type 64. Yoo Man-soo va d'ailleurs en acheter une réplique sur Internet pour la mettre à la place de l'arme véritable dans l'armoire où elle est exposée, entre la médaille militaire de son père et une photo de famille. ↩︎
2.La conscience historique constitue un enjeu central de l'enquête policière du film, les détectives manquant de faire le rapprochement entre la marque nord-coréenne du revolver et l’engagement du père de Yoo Man-soo au Viêtnam. ↩︎

Si l’histoire de cette arme incarne ce qui ronge inconsciemment le personnage (en particulier l’héritage traumatique et mortifère de son père vétéran de la guerre au Viêtnam, durant laquelle l’armée sud-coréenne s’est rendue coupable de massacres dont on commence à peine à prendre la mesure3), elle reflète aussi ce qui corrompt subrepticement la société sud-coréenne aujourd’hui, victime d’une alliance toxique consistant à jouir et à souffrir dans le même temps de l’impérialisme états-unien en vigueur sur son sol depuis 1953. En s’imposant comme l’un des premiers bastions du néolibéralisme en Asie de l’Est, au plus près de l’ennemi communiste, la Corée du Sud s’est en effet développée dans la seconde moitié du 20e siècle sous la tutelle des États-Unis, qui l’a aidée économiquement, comme le Japon avant elle, à s’insérer dans la voie rapide du « développement ». La contrepartie ? Une présence militaire états-unienne permanente, avec ce que cela implique de parasitage et d’empoisonnement (l’ouverture de The Host de Bong Joon-ho en est emblématique, avec son monstre émergeant d'une rivière intoxiquée par l'occupant). Autre contrepartie, plus insidieuse encore car liée aux bénéfices apparents du contrat : l'instauration d’un néolibéralisme sauvage qui asphyxie les travailleur·ses et les précaires d’un pays réputé pour sa grande violence économique, sa misogynie exacerbée et la nature particulièrement aliénante de son modèle ultra concurrentiel. C’est le drame qui s’abat sur Yoo Man-soo, le protagoniste désespéré d’Aucun autre choix, lorsque son entreprise spécialisée dans la fabrication de papier est rachetée au début du film par des investisseurs états-uniens amorçant, dès leur arrivée, une vague de licenciements brutaux, parmi lesquels celui du cadre et père de famille.

3.La reconnaissance officielle des crimes de guerre commis par l'armée sud-coréenne lors de la guerre du Viêtnam en échange de l’aide états-unienne n’a débuté qu’en 2023, lors d’un premier procès historique sur un massacre ayant eu lieu en 1968 et pour lequel l’État sud-coréen a été condamné. ↩︎
Aucun autre choix (2026)

Le miracle économique

Ironie de l’histoire : à la suite de son déclassement foudroyant, l’ex-employé modèle va éliminer la concurrence à l'aide d’une arme utilisée lors d’une guerre de décolonisation visant à combattre le modèle capitaliste et impérialiste – celui qui a justement provoqué sa chute brute et spectaculaire dans l’échelle sociale. À certains endroits, le film de Park Chan-wook se révèle aussi vertigineux que pouvait l’être la trame polycéphale du Sympathisant, l'ouvrage de Viet Thanh Nguyen que le cinéaste sud-coréen a adapté en série en 2023 pour HBO. Dans ce roman d'espionnage dont il a hélas amoindri à l’écran la densité littéraire et politique, un sympathisant communiste du Nord Viêtnam infiltrait les rangs de la police secrète du Sud Viêtnam avant de s’exiler aux États-Unis en 1975 pour y poursuivre sa mission. Un pied dans l’antre impérialiste, un autre dans les restes de l’État défait du Sud Viêtnam, le cœur dans la jeune République socialiste du pays réunifié et le visage coupé en deux par son métissage franco-vietnamien : les innombrables facettes du protagoniste tendaient un miroir brisé à l’histoire coloniale en Asie du Sud-Est, dont ne découlait en dernière instance qu'une profonde crise existentielle4.

4.Crise détaillée dans la suite du roman, intitulée Le Dévoué, dans laquelle l’espion rejoint la diaspora vietnamienne dans le Paris des années 1980 et y fait, notamment, la rencontre de la diaspora algérienne. ↩︎

Entre Decision to leave et Aucun autre choix, on sent bien que Le Sympathisant est passé par là, en particulier dans la façon dont Park Chan-wook conjugue désormais sa mise en scène baroque et hitchcockienne avec la figuration d’une hantise politico-historique d’une profondeur étourdissante. Les fondus enchaînés sophistiqués du cinéaste, ajoutés à son arsenal plastique depuis Decision to leave, y prennent par exemple une lumière particulière, figurant d’une scène à l’autre la propagation de la maladie dégénérative du capitalisme, qui contamine les corps et corrompt les esprits. Comme les feuilles grignotées par les coccinelles dans le jardin de l’une des victimes de Yoo Man-soo, les figures entrelacées apparaissent gangrenées, peu à peu consumées de l'intérieur par la logique vampirique du marché. Quant aux couleurs et aux formes qui se superposent abstraitement lors de ces fondus, elles bavent comme l’encre sur les feuilles de papier qui défilent dans le générique de fin. Un générique qui renvoie à un autre crime encore, arboricole cette fois, avec la découpe industrielle des arbres filmée à la manière d’un dépeçage horrifique. La gloutonnerie néolibérale est de toute façon insatiable : de retour en poste à la fin du film, Yoo Man-soo travaille finalement seul dans une usine ayant remplacé l’ensemble de ses ouvrier·es par une intelligence artificielle.

En étendant la parabole du film à l'histoire géopolitique du pays, d'ultimes hypothèse s'imposent alors : si la rédemption sociale de Yoo Man-soo a évidemment le goût du sang de ses concurrents, le miracle économique sud-coréen n’aurait-il pas le goût du sang vietnamien, combattu en vue d’obtenir une promotion sur la scène néolibérale internationale ? Prisonnier de son pacte faustien avec les États-Unis, ivre d’un capitalisme sans frein et agitant l'épouvantail communiste pour étouffer la moindre contestation interne, le pays est-il voué à perdre la raison comme son personnage, prêt à tout afin de préserver son rang ? N’y a-t-il donc aucun autre choix ?

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Notes

1.
Il s'agit d'un pistolet Type 64. Yoo Man-soo va d'ailleurs en acheter une réplique sur Internet pour la mettre à la place de l'arme véritable dans l'armoire où elle est exposée, entre la médaille militaire de son père et une photo de famille. ↩︎
2.
La conscience historique constitue un enjeu central de l'enquête policière du film, les détectives manquant de faire le rapprochement entre la marque nord-coréenne du revolver et l’engagement du père de Yoo Man-soo au Viêtnam. ↩︎
3.
La reconnaissance officielle des crimes de guerre commis par l'armée sud-coréenne lors de la guerre du Viêtnam en échange de l’aide états-unienne n’a débuté qu’en 2023, lors d’un premier procès historique sur un massacre ayant eu lieu en 1968 et pour lequel l’État sud-coréen a été condamné. ↩︎
4.
Crise détaillée dans la suite du roman, intitulée Le Dévoué, dans laquelle l’espion rejoint la diaspora vietnamienne dans le Paris des années 1980 et y fait, notamment, la rencontre de la diaspora algérienne. ↩︎