C’est au FID Marseille que le film d’Aïda Kaadan, Another Day Shall Come, aurait dû faire sa première française. Comme onze autres cinéastes, la réalisatrice a décidé de se retirer de la programmation après avoir appris l’invitation de l’auteur d’un film ayant reçu le soutien financier de l’État israélien. Ce sont finalement trois festivals qui projetteront le film à l’automne – Aflam, le Festival du film franco-arabe de Noisy-le-Sec et le FIFIB1, dans des conditions respectueuses des valeurs de la réalisatrice et ne reproduisant pas un schéma de fausse équivalence entre les voix et les droits palestiniens et israéliens, dont le film dénonce justement la supercherie. Car si les habitant·es palestinien·nes des territoires occupés en 1948 auxquel·les Another Day Shall Come est consacré portent bien la nationalité israélienne, iels restent des citoyen·nes de seconde zone, ne bénéficiant ni des avantages ni de la liberté d’expression concédée uniquement aux juif·ves israélien·nes2. Pour conjurer cette exhortation au silence, Aïda Kaadan a mis en place début novembre 2023 un dispositif ingénieux en lançant sur Signal un appel à témoignages anonymes, demandant à celles et ceux dont la parole est habituellement étouffée de raconter dans le format d’un message vocal une émotion qui les aurait traversé·es.
Haïfa, Tel Aviv, le Mont Carmel, Césarée… Aux voix anonymes se superposent à l’image les territoires dont elles sont issues, des lieux occupés après la déclaration Balfour en 1948 et vidés de leur identité palestinienne pour devenir israéliens. Des prises de vue qui illustrent sans illustrer, signifiantes mais subtiles, car un effacement n’est jamais plus visible que dans la trace discrète du passé et l’inadéquation insoluble de ce qui l’a remplacé, à l’image des forêts de pins carbonisés, plantés par-dessus les figuiers et les oliviers palestiniens – il ne faut pas venir de trop loin pour survivre au climat de la Méditerranée. À travers des plans souvent fixes, parfois près du sol, sans visages, comme saisis discrètement, on observe cet univers impénétrable tapi au côté de la cinéaste, en silence, dans une forme d’externalité à la scène filmée, témoignage d’une aliénation évidente. Apparaît non sans étrangeté un monde dissemblable, dénaturé, aux coutures grossières, comme le vestige d’un minaret qui se détache sur le fond éclatant d’un bâtiment flambant neuf – ni collage, ni image artificielle : bienvenue en Israël.


Bienvenue ou pas, d’ailleurs. Car les images dévoilent avec malice une zone of interest hostile et grotesque, où le drapeau israélien arbore jusqu’aux trous des parcours de golf et dans lequel des victimes silencieuses doivent prendre part à un monde de bourreaux aveugles en y marchant toujours sur la pointe des pieds. Rapidement se dessine une occupation de l’espace différenciée : les corps palestiniens nettoient, travaillent… Ils se détériorent quand ils ne restent pas enfermés dans l’immobilité, pendant que les corps israéliens exhibent leur puissance, possédant l’espace en le parcourant sans cesse et portant plus souvent la kalachnikov que le balai. L’impossibilité d’une cohabitation réelle transparait dans des choix de cadrages et une attention aux détails qui signifient avec plus ou moins de violence aux Palestinien·nes qu’ils et elles ne sont pas les bienvenu·es. Un sticker sur un ordinateur, un panneau publicitaire, un tag au coin du mur… L’inhospitalité de cet univers est aussi redoublée par son envers : les quartiers exclusivement palestiniens dont la déshérence ne propose pas d’alternative favorable. Dans ces ghettos, la fixité des plans se transforme en un œil qui épie, à l’instar des caméras de surveillance qui apparaissent ici et là pour contrôler la vie des habitant·es. Un seul échappatoire : les champs de la Palestine originelle, que Kaadan filme avec sensualité pour en montrer l’inépuisable vitalité et témoigner du lien indéfectible qui lie encore les Palestinien·nes à leur terre.


Filmées au cours des deux années qui ont suivi le début du génocide, ces images accompagnent et traduisent un ensemble de sentiments émergeants dans les témoignages qui se répondent et se complètent : le deuil, la solitude, la colère, mais aussi l’aliénation à soi-même, comme une forme d’exil intérieur. C’est ce qui apparaît dans le récit d’une femme à qui les juif·ves israélien·nes expriment ouvertement leur soutien à la guerre, partant du principe qu’elle partage nécessairement leur avis, comme si elle n’était pas Palestinienne ou qu’elle était différente des autres Palestinien·nes, juste « une arabe sans racines ». Ces émotions douloureuses résultent du bouillonnement d’une population contrainte au silence, prise dans un écart qui se creuse entre le devoir de se tenir sage et une colère grandissante depuis le début du génocide à Gaza et l’amplification du nettoyage ethnique en Palestine. Cette souffrance apparaît sans exutoire puisque les Palestinien·nes de 1948 ne bénéficient que d’une liberté d’expression très limitée, mais Aïda Kaadan réussit à l’accueillir par un dispositif d’une grande intelligence. La transmission de sentiments et de pensées par message vocal préserve l’anonymat d’une parole intime mais non-individualisée en même temps qu’elle permet à des émotions brutes de se manifester d’elles-mêmes, sans l’interférence d’un·e cinéaste présent·e pour capter le témoignage et l'infléchir inévitablement, ne serait-ce que par une réaction faciale ou un regard. Il s’agit là d’un véritable exercice de désimpérialisation du documentaire : non seulement la cinéaste n’impose pas de grille de lecture du monde et des images par un commentaire dirigiste qui viendrait se poser sur les plans, mais elle affranchit également la parole recueillie d’un cadre ou d’un engendrement extérieur en la laissant advenir librement, comme ce jour différent qui arrive alors qu’on ne l’attendait plus.