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« Pour une cinéphilie décoloniale » est une série de rencontres avec des programmateur·ices qui la font exister, dans les salles de cinéma, tout au long de l’année ou en festival. Plutôt que de se demander « Que reste-t-il de la cinéphilie ? », question aux accents catastrophistes qui hante souvent les milieux critiques, nous avons eu envie de nous entretenir avec celleux qui fabriquent les lieux d’une cinéphilie politique.
Meriem Rabhi est programmatrice à Marseille et ailleurs, souvent au Videodrome 2, lieu emblématique de la cinéphilie dans le Sud. Récemment, elle y a signé une programmation « Which Side are You On ? » qui résonne, comme un mantra, avec son parcours dans les salles obscures.
Pour commencer (c’est devenu un petit rituel) je vais te demander, à toi aussi, de me parler des origines de ta cinéphilie, de ton rapport au cinéma.
Meriem Rabhi : Le goût du cinéma nous a vraiment été transmis par notre père, à mon frère et à moi : il adorait le cinéma hollywoodien et égyptien – parce que mon père est Algérien, donc c’est un cinéma avec lequel il a grandi. Il avait aussi l’habitude d’enregistrer les films qui passaient sur VHS pour que nous puissions les revoir. Ma cinéphilie a commencé comme ça je dirais, avec un magnétoscope et un enchaînement d’objets filmiques qui m’ont touchée depuis le petit écran. Très vite, quand j’étais petite, j’ai appris à utiliser le magnétoscope pour pouvoir mettre sur pause, rembobiner, mettre les cassettes que je voulais et les regarder en boucle. J’étais aussi une enfant assez solitaire, et je passais beaucoup de temps devant la télé — aussi bien les dessins animés, les séries que les films. En plus, comme beaucoup de familles qui ont des attaches au Maghreb, nous avions Canal Satellite, qui comprenait tout un ensemble de chaînes dédiées au cinéma, notamment de patrimoine. Et puis mon père était obnubilé par le fait que nous apprenions l’anglais, donc il nous poussait à voir les films en langue originale. Il était aussi très ancré dans le cinéma populaire : une saga qui a marqué mon enfance et qu’il nous a transmise, c'est vraiment Star Wars. Il citait tout le temps des répliques de La Guerre des étoiles, mais aussi des répliques de films français comme La Traversée de Paris avec Gabin et Bourvil (1956). C’étaient des choses avec lesquelles il avait lui-même grandi, en Algérie. Bref, la cinéphilie était là, autour de mon père, dans sa personnalité et dans les références qu'il avait et qu’il nous transmettait.
Et puis, j’ai eu la chance de grandir à Paris, lieu de centralisation du pouvoir et de la culture, donc j’ai pu découvrir, dès petite, des films au cinéma qui m’ont marquée. Je pense à Porco Rosso (1992), qui reste encore aujourd’hui une référence très importante pour moi. Comme beaucoup de personnes de ma génération, j’ai conscience d’avoir une cinéphilie qui s’est construite autour de fétiches que je ne cesse de travailler en questionnant leur statut d’icônes.

C’est intéressant ce rapport à Star Wars – on sait que c’est un film tourné au Maghreb et qui comporte son pesant de représentations orientalistes – tu en as déjà parlé avec ton père sous cet angle-là ? Et toi, c’est quoi ton rapport à ces représentations-là ?
M. R. : C’est une très bonne question, qui me passionne aussi. Je n’en ai pas spécifiquement parlé avec mon père, par contre, que ce soit lui ou mes cousins, ils se permettaient des blagues ironiques sur les représentations que l’on y trouvait, dans les Indiana Jones aussi. Plus sur les hommes des sables d’ailleurs, que sur les paysages et la géographie désertiques ou les villes un peu pétées de Tatooïne. Je me souviens avoir été profondément marquée par une analyse comparée à laquelle j’avais eu l’occasion d’assister, entre des séquences de Star Wars : Un nouvel espoir (1977) et Lawrence d’Arabie (1962) par Mehdi Derfoufi, sur comment l’altérité se construisait depuis le regard des protagonistes blancs (Luke dans Star Wars, Lawrence dans le film de David Lean). Dernièrement, c’est un espace d’analyses et de réflexions que j’aimerai énormément investir, d’où l’envie de faire des tunnels dessus.
Tu parlais du câble et du goût de ton père pour le cinéma égyptien : ce sont des choses que tu as gardées dans ton rapport au cinéma ?
M. R. : Assez peu. Il faut dire que le cinéma hollywoodien m’a puissamment attirée. Je me rends aussi compte que mon père a fait le choix (conscient ou inconscient) de moins nous montrer de films égyptiens. En revanche, quand il parle avec des personnes de ma famille, il mentionne un nombre incalculable de noms de cinéastes, d’acteur·ices (puisqu’à l'époque c'étaient surtout les acteur·ices qu'on allait voir au cinéma). Et je me retrouve à être étonnée par cette culture qu’il a beaucoup moins cherché à nous transmettre. Je parlais par exemple de son insistance à ce que nous apprenions l’anglais et il n’a cependant pas cherché à nous apprendre le darija algérien, la décennie noire des années 1990 en Algérie nous ayant empêché de nous rendre là-bas avant les années 2000.
C’est plutôt en grandissant, en tombant sur des coffrets DVD que tout à coup, le souvenir me revenait qu’un jour, il avait prononcé un nom ou un titre que je retrouvais sur la jaquette. C’est étrange... Et parmi les VHS enregistrées, aux titres écrits à la main, ces films sont absents. Est-ce parce qu’ils ne passaient pas à la télévision ? Ou parce qu’il considérait que ça ne valait pas la peine de les enregistrer ? Je veux dire, à la maison, on avait plein de bouquins sur l'Algérie, mais c'étaient des livres hyper orientalistes. Une certaine culture était transmise, c’est sûr, mais depuis un certain regard qui n’était pas forcément interrogé. Mon père, par exemple, si je lui demande qui est son peintre préféré, il dirait Picasso ou Dali. Mais pourquoi ? Parce que ce sont de grands noms et qu’un jour on lui a fait comprendre qu’il fallait aimer.
Et hors du salon familial et de la télévision, est-ce qu’Internet a eu une importance pour toi ?
M. R. : Oui, là aussi, ça a un lien avec mon père, qui est informaticien, ce qui fait que nous avons eu un ordinateur très tôt à la maison, puis une connexion Internet – même s’il fallait être prudent·es car chaque minute en ligne coûtait de l’argent. En tous cas, cela m’a ouverte aux cultures Internet et à une certaine pratique de l’image hors de la salle de cinéma, comme une geek – c'est comme ça que je me définis volontiers. Et bien sûr, il y eu a le téléchargement qui m’a permis de découvrir des cinémas qui ne parvenaient pas jusqu’à nous – des cinémas queer surtout, et non-occidentaux. Je n’aime pas tout réduire à la question de la représentation, de qui je vois et qui me ressemble à l'écran, mais c’étaient tout de même des films qui proposaient des récits différents, d'autres formes de relations et d'amour. Je crois que ça a été très important pour moi, à l’adolescence, parallèlement à la passion que j’avais pour les mangas, les fandoms que je rejoignais en ligne, les communautés fanfiction... Bref, Internet a été pour moi un vrai moment d’ouverture culturelle et de découverte de regards que je ne soupçonnais pas.
Et ensuite, comment tu décides de sortir de cette pratique solitaire des images pour programmer ?
M. R. : Je crois que ce n’est pas sans lien avec ma pratique des communautés internet qui se forment autour d’un thème, d’une passion commune et du partage d’objets culturels. Par ailleurs, j’étais au Lycée autogéré de Paris – à une époque où le projet révolutionnaire original était encore présent. Il n’y avait pas de hiérarchie, on tutoyait les profs et on faisait le ménage nous-mêmes. L’organisation repose sur des groupes de base et une assemblée générale qui se tenait régulièrement au fil de l’année, notamment pour voter le budget de l’établissement, mais aussi pour parler de toutes sortes de modifications et d’améliorations à faire dans la vie quotidienne – tout passait par la discussion et le vote. C’est là que je fais une option cinéma, où je découvre entre autre Les Statues meurent aussi (1963) de Chris Marker et Alain Resnais, ainsi que Le Chant du styrène (1958), deux courts qui m’ont grandement marquée, avant d’entrer aux Beaux-Arts d’Angoulême où je décide de créer un ciné-club un peu pirate.
C’est vraiment quand j’arrive à Marseille et commence à travailler au Videodrome 2 que je découvre que c’est un métier de montrer des films et d’animer une discussion collective autour de ce que l’on vient de voir. Parallèlement, j’habite de plus en plus le milieu alternatif marseillais à un moment assez charnière concernant la façon d’accueillir la critique féministe, décoloniale, antiraciste. J’arrive en 2016, et une semaine après mon installation, une baston éclate dans un lieu anarchiste où devait se dérouler une rencontre sur « les nouveaux racialistes » : je te le donne en mille, ce terme désignait les analyses décoloniales. Ce moment acte une rupture entre une tradition de la lutte antiraciste, ici dans un lieu à tendance anarchiste, mais qui est en fait composée de Blanc·hes qui ne questionnent pas vraiment leur universalisme, et disons une nouvelle vague de militant·es non-blanc·hes, racisé·es, qui veulent poser la question des luttes décoloniales d'une autre manière. 2016, c’est aussi l’année du Camp d’été décolonial et je me rends à la deuxième édition, ce qui me fait prendre conscience d’une vraie tension dans les milieux libertaires. Un peu comme les embrouilles s’étaient cristallisées à Nuit debout autour des questions féministes et de l’impensé masculiniste qui y avait cours – les femmes avaient très peu la parole pour ainsi dire, dans des proportions qui sont aujourd’hui inacceptables en assemblée générale. Ensuite, en 2017, il y a Me Too même si je n’aime pas trop en faire un point de repère démesurément important à gauche, bien qu’il faille reconnaître l’importance que cela a eu pour la perception des luttes féministes dans le débat public.

Bref, les années fin 2000 et le mitan des années 2010 a été un moment très important pour la lutte féministe comme pour la lutte antiraciste, avec l’émergence d’une nouvelle génération de militant·es, composée notamment de personnes noires et afrodescendantes. Je pense au collectif Mwasi, au film Ouvrir la voix (2017) d’Amandine Gay et, bien que je ne les rejoigne pas sur leur ligne réactionnaire et conservatrice, au Parti des Indigènes de la République qui ont mis un coup de pied dans la termitière.
Je n’avais avant jamais vraiment réfléchi à tout ça, ayant grandi dans le 13e arrondissement de Paris qui est un quartier où cohabitent tout un ensemble de diasporas et où j’ai vraiment très peu éprouvé le racisme. C’est en arrivant à Angoulême en 2010, avec l’entrée dans les études supérieures, que l’on m’a fait prendre conscience d’à quel point je n’étais pas blanche, et bien qu’issue d'une classe moyenne où j'avais accès à des livres et des films, la culture que je possédais n'était pas légitime ou suffisante. Aux Beaux-Arts, nous étions deux ou trois personnes non blanches par promo. Alors je me mets à lire Frantz Fanon, Jacques Rancière aussi. Ce sont les deux penseurs qui m’ont permis de me sentir moins seule – tout en étant frappée de voir, en lisant Fanon, à quel point les choses ont peu changé depuis les années 1960. C’est quand même quelque chose de reconnaître des manières de faire, de reconnaître des systèmes d'oppression qui ne sont pas du tout les mêmes mais dans la structuration desquels rien n’a changé. Je ne sais plus d’où j’étais partie ?
On parlait de la grande baston de l’antiracisme marseillais !
M. R. : Ah oui ! Ça a vraiment été un événement dont les gens ont beaucoup discuté et qui a fait éclater au grand jour toute une série de relations de domination et surtout qui a poussé les lieux alternatifs à réfléchir et à se poser des questions. Qui travaille ici ? Qui est notre public ? Ok, d'accord, les personnes précaires, plus ou moins militantes, mais quid des personnes non blanches ? Quid de la façon dont on traite les femmes ? Comment sont gérées les violences sexistes et sexuelles au sein du lieu ? Et où sont les personnes queers ? J’arrive au Videodrome à ce moment-là, au milieu de tous ces questionnements, aux côtés d’autres personnes qui revendiquaient ce regard féministe, antiraciste, qu’on voulait infuser dans la programmation.
Alors comment tu t’y es prise ?
M. R. : Je me souviens en 2020, après le premier confinement, il y a eu l’assassinat de George Floyd aux États-Unis qui a conduit à un regain très fort de la mobilisation autour d’Assa Traoré et de son combat pour son frère, Adama. Il m’a alors semblé urgent de prendre cette question en charge depuis notre lieu qui se disait « engagé ». Il fallait qu’on en parle – et j’insiste sur le fait qu’il ne s’agissait pas de faire de la programmation « opportuniste » qui essaierait de coller à tout prix à l’actualité, il s’agissait de parler des meurtres policiers et de la violence raciste depuis le cinéma. On décide donc de montrer Bush Mama de Haile Guerima (1979), puis Do the Right Thing de Spike Lee (1989). Mais cela m’embête de rester aux États-Unis, et de nouveau de réifier les violences racistes, notamment par la police et l’État, à ce pays – a fortiori si on pense au lien naturel qui s’est noué entre Black Lives Matter et la lutte d’Assa Traoré. Alors je propose une programmation autour de Med Hondo : celle-ci devait avoir lieu au FIDMarseille à l’été. Puis j’ai réfléchi et j'ai choisi de montrer deux œuvres d’Euzhan Palcy : Rue Cases-Nègres (1983) et Une saison blanche et sèche (1989). Cette rétrospective a donné lieu à un éditorial dans lequel j’ai pu parler du système raciste français – qui n’est pas si éloigné du système ségrégationniste états-unien – en particulier aux Antilles, et du système d’apartheid en Afrique du Sud. Comme je le fais souvent avec mes programmations, c'est aussi une manière pour moi de découvrir le travail d'un·e cinéaste, ici d’Euzhan Palcy, et d'une littérature que je n'avais pas encore eu l'occasion d'explorer.

Outre le Videodrome 2, tu es passée par des festivals, notamment le festival marseillais Film Femmes Méditerranée.
M. R. : Oui, j'ai rejoint le comité de programmation du FFM en tant que bénévole, au sein duquel les choses se passent très bien à mon arrivée en 2023. Notamment avec les deux autres programmatrices, Ambre Veau et Christine Ishkinazi, avec lesquelles nous avons des conversations et échanges stimulants autour des films. Par exemple, nous avons travaillé sur une rétrospective partielle de l'œuvre de Sarah Maldoror, pour la première fois à Marseille et qui s'est faite en présence d'Anouchka de Andrade. C’est plutôt la gouvernance du festival qui suscitait des questions, notamment générationnelles. Là encore, des conceptions différentes de l’antiracisme et du féminisme – deux questions au cœur de la ligne du festival – avaient du mal à coexister. Le rapport à la transidentité, par exemple, n’allait pas de soi. De même, j’étais la seule personne non-blanche de l’association. Tout cela s’est traduit par des tensions, une certaine violence en termes de conditions de travail, et des choix de programmation pour lesquels il fallait sans cesse se battre.
Et comment tu regardais, à la lumière de tout ça, le mot « Méditerranée » qui est quand même l’un des trois mots clefs du nom du festival ?
M. R. : D’abord, j’essaie d’être dans un rapport réflexif à ce terme – qui se heurte à la question du budget : concrètement, on ne peut pas montrer un film de chaque pays qui borde la mer Méditerranée. Alors moi j’essaie de favoriser les films provenant d’Afrique, du Moyen-Orient. Il se trouve que le festival inclut le cinéma iranien – alors que l’Iran n’a pas de côte méditerranéenne – mais les questions féministes s’y font pressantes et il est difficile de détourner le regard pour des raisons de frontière. Pour autant, il faut faire attention à ne pas aller chercher des réalisatrices iraniennes parce que les Français·es mélangent tout et les assimilent à des Arabes. De plus, les pays nord africains n'ont pas non plus la même histoire de la colonisation et de l’impérialisme que les pays du Moyen-Orient et je suis profondément agacée par la manière dont on est amené à reproduire des logiques orientalistes en mélangeant des régions et cultures pourtant très différentes. Ainsi, dans le même mouvement, il faut se garder des tentations un peu moralistes, des bonnes intentions des féministes blanches. Bref, tout ça est compliqué à naviguer politiquement. Sans parler des problèmes consubstantiels à la structure associative et à la précarité du monde des festivals qui m’ont conduite à quitter le FFM après l'édition de 2024, à la suite d'une période particulièrement violente sur le plan des conditions de travail.
Je me souviens qu’ensuite tu as préparé une programmation pour le Festival d’Amiens, « Afrofuturismes et futurismes africains ».
M. R. : C’était lorsque Marie-France Aubert était directrice artistique du FIFAM. Je l’ai rencontrée par Joffrey Speno et elle m’a expliqué qu’elle avait toujours rêvé de faire une programmation afrofuturiste pour le festival. Comme elle savait que j'avais une forte sensibilité pour les œuvres de genre – science fiction, fantastique, horreur –, elle m'a demandé si je m'y connaissais. J’ai répondu que pas autant que je le voudrais, mais qu'un jour j'aimerai m'y pencher. Nous allons voir un film et pendant la projection, mon cerveau divaguait autour de titres de films, de littérature, d'artistes ou de souvenirs de cinéma. Et en sortant, je commence à parler de ce à quoi j’avais pensé pour orienter ses recherches et Joffrey m’interrompt : « Mais je croyais que tu n’y connaissais rien ? Tu l’as, en fait, ta prog ! »
Marie-France m’a recontactée début 2024 pour l’édition de novembre de la même année, et j’avoue qu’au début j’ai hésité, parce que je ne suis pas noire. Ma famille vient du Maghreb, une région traversée par des politiques négrophobes et racistes, et l’afrofuturisme est davantage issu de la culture subsaharienne ou de la diaspora noire-américaine. Cependant, je me suis aussi dit que ces films parlaient de toutes les diasporas du continent. J'y ai vu l'occasion d'intégrer les pays nord africains dans une dimension panafricaniste, pour rappeler l'après libération de l’Algérie, qui jusqu'au milieu des années 1970 a été un territoire de convergence des luttes anticoloniales et révolutionnaires, avant d’être le pays d’aujourd’hui, niant et criminalisant les cultures amazighs et africaines le constituant. Au FIFAM, nous avons donc pu montrer Neptune Frost (Saul Williams et Anisia Uzeyman, 2021) et Space is the Place (John Coney, Sun Ra et Joshua Smith, 1974) qui sont tous deux des films musicaux. Il y avait aussi Zétwal (2008), un documentaire de Gilles Elie-dit-Cosaque projeté en sa présence, sur un Martiniquais rêvant d’être spationaute. Et enfin Blade (Stephen Norrington, 1998), un film de superhéros qui précède la structuration du Marvel Cinematic Universe et qui n’est pas complètement déconnecté de l’héritage de la blaxploitation et de sa liberté. La projection a été suivie d’une discussion avec l'autrice afroféministe Laura Nsafou, sur la figure du vampire noir dans les oeuvres occidentales, ainsi que dans les mythes et folklores d’Afrique de l’Ouest et caraibéens.
Cette programmation a aussi été l’occasion d’inviter Mawena Yehouessi, dont le travail de réalisatrice et de plasticienne est très influencé par l’afrofuturisme, notamment dans Sol in the Dark (2022), et d’organiser une discussion modérée par l’archiviste, curatrice et cinéaste Annabelle Aventurin (Le Roi n’est pas mon cousin, 2022). Plus largement, l’idée était d’ouvrir la question du regard que l’on porte sur le futur, dans une démarche pluridisciplinaire à l'image du mouvement artistique de l’afrofuturisme, depuis le point de vue des personnes africaines et afrodescendantes, dont le passé est à ce point troué par l’histoire de la déportation, de l’esclavage, de la violence. Il s'agissait aussi d’en questionner les limites (comme l'ont fait remarquer plusieurs des intervenant·es, en quoi serait-il étonnant de voir des personnes noires dans l'espace, si ce n'est à partir d'un postulat blancocentré ?). La façon de regarder l’avenir est donc fondamentalement différente du positivisme et du scientisme occidental – qui a un peu colonisé Black Panther (Ryan Coogler, 2018) par exemple. D’ailleurs, tout le monde me demandait si j’allais montrer le film quand je parlais de cette programmation…

Plus récemment, tu as fait une programmation qui est en même temps presque un programme politique, « Which Side Are You On? », « de quel côté es-tu ? », sur les luttes politiques et la façon dont elles structurent le monde et le cinéma. Est-ce que tu peux nous parler de ce cycle ?
M. R. : Merci pour la question ! C’est un programme sur lequel j’ai commencé à travailler début 2025, à partir du film documentaire de Barbara Kopple, Harlan County USA (1976), sur la grève des mineurs de charbon les opposant à la société minière Eastovers depuis 1973. C'est un film que j'ai pu voir durant le confinement et qui m'a énormément et m'a fait penser au film d’Alanis Obomsawin, Kanehsatake, 270 ans de résistance (1993), cette fois-ci à propos de la résistance de la tribu Mohawk face à une nouvelle confiscation de leur terre pour agrandir un terrain de golf dans la région d’Oka, au Canada. Tous les deux son réalisés par des femmes à vingt ans d’intervalle. Dans l’un, les mineurs font face à une société privée et dans l’autre, les autochtones Mohawk, à la sécurité nationale canadienne et aux habitant·es de Oka. Dans les deux, les affrontements sont violents, la répression brutale face à des groupes qui ne font que lutter pour leur droits et leur autonomie. C’est l’idée que, derrière ce cycle d’une semaine, les luttes ne soient pas oubliées et surtout qu’elles sont liées les unes aux autres, à travers l’histoire et les territoires, de La Commune (Peter Watkins, 2000) à La Machette et le Marteau (Gabriel Glissant, 1975) ou L’Usine de rien (Pedro Pinho, 2017). J’ai la chance d’avoir cet espace de programmation, d’avoir eu le temps de préparer, d’avoir eu des ambitions autour de ce cycle, même si j’ai dû les revoir à la baisse suite à des financements qu’on a pas eu.
Le programme n’était pas exhaustif et ne prétendait pas l’être. Le geste de programmation est un geste que j’envisage comme un mouvement, un muscle qui s’active au sein d’une diversité de corps, eux-aussi en mouvement et en lutte. Ici par exemple, ce geste s’inscrit dans une diffusion cinématographique alternative et collégiale comme celle du Videodrome 2. Ce geste fait partie des nombreux autres gestes qui s'emparent du lieu, via la force des équipes qui dynamisent un projet fort et engagé. Qu’il s’agisse de festivals et de collectifs comme Les Mains Gauches, Trans Gaze ou encore le Festival Ciné Palestine,les ciné-clubs et les propositions individuelless comme Médecine et cinéma, Lesbians Out Loud, Soundtrack et bien d’autres encore. C’est aussi un geste qui vient s’ajouter à ce qu’il se passe dans d’autres villes, dans d’autres cinémas, et pas forcément à Paris ou en région parisienne. J’ai porté moi-même ce cycle, il est signé de mon nom et c’est ma subjectivité et mon expérience qui lui ont donné cette forme. Cependant je voulais vraiment rappeler qu’il s’inscrit dans une proposition plus vaste, dans ce lieu mais aussi dans des galaxies et des constellations de films multiples, dont nous sommes tous·tes responsables, que l’on soit à la programmation ou dans la salle. C’est pour cette raison que je cite beaucoup de monde, que ce soit lors de cet entretien ou lors de mes présentations et participation à des débats. Ce n’est pas pour faire du name dropping, pour rappeler que j’ai travaillé avec untel ou unetelle, mais plutôt pour rappeler que c’est une intelligence collective qui m’a menée là où je suis : une littérature, des études théoriques ou des cassettes enregistrées un samedi soir avec un titre écrit à la main sur une étiquette.
Avec l’extrême droite toujours plus forte et les nécropolitiques dont nous sommes témoins ou victimes, je crois profondément que c’est en faisant l’effort de la solidarité et du collectif, pour une convergence des luttes, que nous pourrons nous organiser pour de meilleures sociétés, contre le fascisme menaçant nos libertés et nos dignités. Ce que nous ne devons pas oublier, c’est que d’autres avant nous nous ont précédé·es. Iels ont gagné, parfois perdu, mais nous ont laissé des pistes, des gestes, des idées, des manières de faire. Il y a une citation du président chilien Salvador Allende, prononcée lors de sa dernière allocution à la radio avant son assassinat le jour du Coup d’État de Pinochet, qui me parle énormément : « Le peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et se laisser humilier. » Il ne s'agit pas de se rêver martyr au nom d’une cause, mais de participer à perpétuer des idées et des moyens d’organisation et de création, ceux dont nous héritons comme ceux que nous devons inventer nous-mêmes et transmettre à nouveau.

Photo de couverture : © Killian Bridoux