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Dahomey

Dahomey

Le 2 avril dernier, j’ai été invité à animer un atelier d’écriture critique et décoloniale auprès d’une dizaine d’étudiant·es et de lycéen·nes membres du Ciné-club étudiant du cinéma La Coursive et des programmes « Capitaine Flux » et « Au coeur du Festival » menés par le Festival La Rochelle Cinéma. L’après-midi a débuté par une introduction évoquant les grandes lignes de la critique puis de la pensée décoloniale, afin d’entrevoir les liens à imaginer entre les deux avant de les mettre en pratique. J’ai été profondément touché par l’intérêt très vif des étudiant·es vis-à-vis des questions critiques, cinéphiles et décoloniales – intérêt qui a ensuite été confirmé lors de l’heure et demie durant laquelle iels ont pu écrire, chacun·e, un court texte critique à propos de Dahomey de Mati Diop (2023).

Voici une petite sélection des textes qui ont été rédigés lors de cet atelier, où ont pu s’affirmer de jeunes regards critiques témoignant d’une fraîcheur et d’une curiosité remarquables pour les questions décoloniales fondamentales. Celles qui, dans le film de Mati Diop lui-même, mettent en mouvement la pensée et les actes d’une génération à qui l’on demande de réinventer tout un monde.


Mélusine Martin

« Pas 24. Pas 25. Pas 30. Juste 26. » 26, chiffre risible : c’est le nombre d’œuvres d’art rendues au peuple béninois par le gouvernement français en 2021. 26, dénomination curieuse, c’est aussi le nom qu’a choisi Mati Diop pour la voix narratrice de son documentaire Dahomey.

Ce film court, restituant un évènement institutionnel, s’essaie étonnamment à la fabulation en adoptant une narration mystique qui renoue avec une spiritualité béninoise trop longtemps effacée. Ce qui m’a marqué, c’est la façon dont le style éthéré voire féerique de Mati Diop se voit parfois brutalement entrecoupé par des plans complètement noirs, plongeant le spectateur dans l’inconnu et l’invisible, de la même manière dont l’ont été les œuvres et les âmes pillé·es au Bénin. Cette dialectique du visible et de l’invisible pose d’emblée des questions fondamentales quant aux processus de décolonisation : il s’agit là de donner la voix à celleux à qui on a imposé le silence. Le silence, justement, occupe une place particulière dans Dahomey puisqu’il vient paradoxalement mettre en lumière la pluralité des voix et des visions béninoises face à cette entreprise de restitution. Pour certain·es, elle est un début de réparation, pour d’autres, une insulte. Ce qui est sûr, c’est qu’en choisissant la polyphonie (narrative et visuelle), Mati Diop s’ancre dans un geste qui rompt avec une perception univoque et centralisée. 

La lenteur délibérée du film met en exergue le travail méticuleux de caractérisation des œuvres, de leur état – abîmé – et de leur fonction – perdue. Le rythme s’accélère pendant un débat qui met à jour une tentative divisée et fragmentée de se réapproprier une identité culturelle commune. La mise en voix des œuvres retrouvées, bien qu’anonymisées, côtoie les visages des Béninois·es qui, reflétés dans les vitres, se fondent dans les œuvres pour ne créer qu’une entité. C’est donc la voix collective et le destin commun qui est ici représenté par la réalisatrice franco-sénégalaise. Un destin commun régi par des dynamiques de domination coloniales, préconisant une hiérarchie des savoirs, face à laquelle les Béninois·es s’opposent en proclamant l’importance du patrimoine immatériel plutôt que matériel. Car plus que de montrer, Mati Diop interroge : à qui sert cette restitution ? Qui en bénéficie ? Me vient en tête cette scène : une dizaine d’hommes béninois attelés à la tâche d’acheminer, en haut d’un escalier, une des œuvres retrouvées. Derrière eux, un homme blanc, qui leur dit comment faire leur travail, tout en n’y participant pas. L’exploitation perdure en se traduisant également par cet impératif donné par la France au Bénin : « Attendez. » Sur 7 000 œuvres, seules 26 sont rentrées à leur terre d’origine. Des miettes. Des miettes dont les Béninois·es ont oublié la signification face à l’hégémonie culturelle occidentale, entre Disney, Aristote et Rousseau.

Mati Diop nous interpelle. Elle interroge directement le médium du musée et pose la question suivante : comment se défaire des savoirs et des institutions occidentales ? En optant pour une esthétique mystique, elle tente de renouer avec une vision enfouie. Avec Dahomey, elle s’attèle à un projet vaste en posant une première pierre à l’édifice. Il me paraît alors judicieux, pour terminer, de laisser s’exprimer, comme Mati Diop, la voix mystérieuse dont la conclusion résume l’intention de la réalisatrice : « 26 n’existe pas, en moi résonne l’infini. »


Iman Naboulsi

Dahomey retrace le rapatriement en 2021 de 26 œuvres d’art béninoises saisies par les colons français en 1892, ainsi que l’effet que cette restitution suscite au sein de la population béninoise. Il y a un élément en particulier qui m’a surprise compte tenu du contexte du film, c’est sa bande-son rêveuse aux allures féériques, qui a parfois des caractéristiques électroniques et qui nous pousse, pendant quelques instants, à nous faire admirer un bout de paysage naturel sans l’ombre d’un individu. Par ailleurs, lorsque cette musique accompagne les scènes dans lesquelles de jeunes béninois·es observent les statues, je ressens de l’espoir pour cette génération qui va pouvoir apprécier son patrimoine et qui, dans le futur, agira dans l’optique de pouvoir récupérer l’intégralité de ses trésors.

Un autre aspect inhabituel du film est la représentation méticuleuse du processus du rapatriement. Au lieu de n’y accorder que quelques plans pour ensuite passer au Bénin, Mati Diop préfère prendre son temps, et retranscrit plusieurs étapes. Cette partie du film qui aurait pu être ennuyeuse s’avère hypnotique : on ne peut que rester immobile et contempler la longueur et la staticité de ces plans. La voix-off y exprime le point de vue des trésors, qui n’est d’habitude jamais considéré. Certes, ces œuvres retrouvent enfin leur terre natale, mais cela ne suffit pas. Elles-mêmes ne reconnaissent plus leur pays et la population qui les vénérait a changé. Encore pire, elles entendent toujours la langue du colonisateur qui les a dérobées et elles restent sujettes au système qu’il a instauré. La structure du musée maintient les statues dans un lieu clos, coupé de la nature et de l’environnement qu’elles ont connu avant. Quelle différence y a-t-il entre la captivité en France et au Bénin, si les conditions d’exposition y sont quasiment les mêmes et que ce sont les mêmes classes sociales qui y ont accès ? Les écarts de richesse empêchent les plus pauvres de venir admirer et célébrer les trésors de leur culture, tandis que les plus riches défilent devant le musée. Cet événement divise le peuple mais le réunit aussi dans son ensemble, lorsque nous observons différentes personnes en train d’assister aux débats où échangent des étudiant·es. 

Les phrases prononcées dans le film sont presque totalement en langue française, et il y a seulement la voix-off et quelques étudiants béninois·es qui s’expriment dans une autre langue. C’est un sujet qui est abordé lors du débat, où d’autres nombreux points importants sont soulevés, comme celui du rôle de la France dans la décolonisation. En fait-elle assez pour les pays auxquels elle a injustement arraché la culture et les vies ? Ou se contente-t-elle du strict minimum pour contenter celleux qui demandent un dédommagement, et ainsi progressivement faire oublier les innombrables torts qu’elle a commis ?

Dahomey (2024)

Jenna Aissiou

Pour Dahomey, Mati Diop a fait le choix de décentrer son œuvre en optant pour une représentation non-conventionnelle. L’acte de donner vie aux œuvres volées en les faisant exister en tant qu'entités propres, capables de s’exprimer, traduit une volonté tendant à renouer avec l’aspect spirituel et les croyances de leur période. Les statues prennent vie et en viennent même à redouter leur retour. La réplique « je suis tiraillé·e entre la peur de ne rien reconnaître et de ne pas être reconnu·e » lance et renvoie à la problématique du film. Comment renouer le lien entre les œuvres et leur pays d’origine alors même que celui-ci a totalement changé ? Le rapport entre celles-ci et la population béninoise n’est pas évident et un climat de gêne s’instaure presque car le contexte culturel a évolué, effaçant peu à peu les liens qui pouvaient exister. Les pratiques sociales ont changé. Le nom même du territoire a changé. Ces œuvres, emportées de force au 19ème à un royaume qui se nommait le Dahomey, se sont retrouvées pendant plus d’un siècle exposées au sein d’un environnement étranger, observées et étudiées, par leurs pilleurs et leurs descendant·es. 

On comprend alors que le retour de ces trésors n’est pas évident et s’accompagne d’un grand nombre de problématiques. Un des aspects essentiels du film me paraît être les scènes de débat entre les étudiant·es. Plusieurs points de vue émergent et les prises de parole des différents étudiant·es sont très pertinentes à commenter dans le cadre d’une pensée décoloniale. On distingue en effet deux pensées distinctes qui émergent. D’un côté, le retour de ces 26 trésors est perçu comme un événement historique et émouvant : on voit retourner au pays des œuvres significatives et importantes pour l’histoire du Bénin. Tout un cortège et une cérémonie sont prévus afin de leur assurer le meilleur retour possible. C’est un événement qui fait la une et suscite un fort intérêt. De l’autre côté, il s’agit certes d’un grand jour pour le Bénin mais le pays ne fait-il pas face à d’autres problématiques ? Une certaine partie de la population ne veut pas se contenter, à raison, du retour de seulement 26 œuvres alors que près de 7 000 en ont été pillées. Ne faut-il pas aller plus loin dans la lutte contre l’hégémonie occidentale ?

En restaurant seulement 26 œuvres, la France continue de dominer culturellement l’une de ses anciennes colonies. On pourrait espérer qu’il s’agit seulement du début d’un processus de dédommagement des anciennes colonies. Mais il s’agit aussi, pour la puissance coloniale, de se donner une bonne image en faisant preuve de diplomatie, dans le contexte actuel d’une émergence de plus en plus accrue des préoccupations autour de ces sujets.

Le débat dépasse en effet l’aspect apparent du retour des trésors en choisissant de donner la parole à des personnes qui remettent sans cesse en perspective cette restitution. La scène où la qualité matérielle des œuvres est évaluée renvoie par exemple aux blessures et aux fractures que la colonisation a laissées à la population béninoise. Celle-ci apparaît dans le film presque déphasée avec les trésors car l’héritage de la colonisation a complètement altéré l’histoire culturelle du pays. Au point où un étudiant affirme ne pas avoir été au courant de l’existence de ces œuvres durant son éducation, car il a appris l’histoire « du côté des perdants » et a grandi bercé par une culture populaire occidentale. Le film semble donc vouloir changer la manière d’appréhender les questions de décolonisation.


Matéo Teixeira

Chris Marker et Alain Resnais tentaient, il y a 70 ans, d’installer en France les prémices d’une pensée décoloniale au cinéma. S’ils ne la nommaient pas ainsi, leur court-métrage Les Statues meurent aussi (1953) témoignait d’ores et déjà d’une volonté qui embrasse, en quelques similitudes, le plus légitime Dahomey, félicité en 2024. Ces œuvres jumelles interrogent, s’enjoignent quant aux questionnements modernes, entre musée-tombeau et regards blancs et impudiques visant l’objet Noir. Si Mati Diop pourrait être l’héritière de ce geste premier, elle s’impose avec une légitimité supplémentaire, questionnant l’outil décolonial au moyen d’un regard à bascule ; entre l’Occident et l’Afrique. S’il se revêt d’une légitimité plus honnête que ses prédécesseurs, le film de Mati Diop s’attaque – en vaudou de fer – au sujet du rapatriement, par la « grande France » en 2021, d'œuvres béninoises dans leurs pays d’origine. « S’attaquer », telle est la volonté : transpercer l’image du fait insoluble de la vérité, démontrer par la lenteur et la spiritualité l’impossible générosité française, celle qui pense 26 comme étant l’infini. 

La France ouvre le récit. Tours Eiffel venues d'ailleurs, éparpillées sur le sol français – inversion totale du propos initial. On y importe d’ailleurs ce qui est d’ici, tandis qu’au musée d’à côté, on vole ce qui est d’ailleurs pour l’amener en nos terres, celles qui sauraient mieux faire. Seulement, on ne sait vraiment déraciner : ainsi demeure l’âme de 26 en chacune des œuvres volées. Mati Diop enchaîne sur du noir, laisse s’exprimer ce numéro indicible de la condition à laquelle il se rattache sans consentement. 26 est plongé dans le néant adéquat à son état, loin du chant, du rite et du rituel. Le·a spectateur·ice est obligé·e au silence et à la contemplation, lenteur propice à la réflexion : à quoi assiste-t-on ? Au geste généreux d’une grande France ? Mati Diop jamais ne dénonce de vive voix, mais elle mène sa caméra jusqu’aux grands débats béninois : il y a celleux qui veulent et celleux qui ne veulent pas : qu’en comprendre ? Elle ne le dit pas. Les images devraient suffire. La mise en boîte est une seconde agression : on prépare, on poli et on brosse avec ferveur, on se convainc de faire bien. Mais on ne rend qu’un 26. Qu’un pourcent. Comment fuir l’hypocrisie lorsqu’elle transparaît dans chaque geste du bien-faire

À l’université d’Abomey, les étudiant·es débattent et Mati Diop n’intervient pas : là tranche son propos. Est-il judicieux de ne pas parler et de tout confier à ces voix, puis à celle de 26 ? Sont-elles suffisantes tant elles sont partagées ? Le propos n’appelle-t-il pas à une plus grande radicalité ? La voix de 26 prendra le dessus sur le·a spectateur·ice, le·a soumettra et le·a mènera au silence, elle affirmera que l’Européen·ne aussi doit se plonger dans la nuit noire du musée, pour comprendre ce qu’il se passe loin des chants et de la vie. Mais cette poésie vaut-elle la radicalité ? Définitivement, Mati Diop se refuse au vol mais ne le hurle pas. Nul·le ne peut le lui reprocher. Son mutisme pourrait bien être la force de ce récit et son geste le plus honnête : refuser l’Afrique unie et reconnaissante, refuser le fantasme symétrique d’un Occident coupable. Ce que le film montre sans définitivement le nommer, la caméra et le·a spectateur·ice le savent : c’est un vol d’État, généralisé et jamais soldé. Peut-être ne le sera-t-il jamais. Mati Diop en fait une démonstration implacable en faisant naître 26 : les noir éternels, la voix, la contemplation… L’évocation si fréquente du chiffre 26 souligne sa nature dérisoire. Cette voix, dont le mysticisme est assumé, est un vieux fantôme hantant les musées français et chuchotant son dégoût, surtout sa perte et sa solitude, plongé dans ce noir profond, puis résigné : « Il y a le début, puis la fin. »

Le film, enfin, montre que l’ordre colonial jamais ne s’effondrera avec 26. Il se reconduit, se réinvestit d’une grandeur appréciée en rendant pourtant si peu. Le musée occidental n’est pas cadré comme un lieu d’art, mais plutôt comme une plateforme d’empaquetage – dépôt protocolaire loin d’une volonté sincère. Alors, 26 parle depuis le noir. Noir que Mati Diop aura eu le courage de ne pas éclairer.


Margot Ladhari

Avec ce documentaire, Mati Diop ouvre une porte, une porte vers une réflexion, vers des enjeux à la croisée des images et d’un invisible qui hante le récit. Elle nous dépeint le rapatriement, au Bénin en 2021, de 26 trésors royaux datant de l’ancien royaume du Dahomey et détenus en France depuis l’époque coloniale. L’articulation entre le son et l’image, la voix-off et les plans, permet un biais d’analyse dans la manière de mettre en scène et de raconter les événements. Le film est globalement lent et permet de prendre le temps d’observer et d’écouter ce qu’il se passe à l’image. Chaque étape du rapatriement est filmée avec soin, de la mise en coffre des trésors royaux, à l’étude de l’état des œuvres ainsi qu’à l’après, à leur mise en valeur et à la découverte par le public.

Cependant avec ces images historiques s’entrecroise autre chose, difficilement qualifiable. Ces images sont coupées de fonds noirs, vides. Une voix couvre ce vide, une voix d’un autre monde : celle de ces trésors perdus et retrouvés. Avec ce choix de voix-off, Mati Diop offre un volet spirituel à son film. Elle donne une voix à ces trésors qui n’en ont pas. Les croyances, la spiritualité occupent une place prépondérante dans les mondes colonisés et occultés, et Mati Diop laisse sa place à l’invisible. Dans la mise en scène, la réalisatrice laisse également apparaître des plans sans voix. Quelque chose reste en suspens sans vraiment qu'on sache ce que c’est : c'est l’image d’une porte d’entrée décorée d’un rideau qui se soulève à cause du vent, des tours Eiffel miniatures illuminées la nuit, des fondus enchaînés de visages à la fin du film.  

Dahomey s’inscrit dans une complexité historique que Mati Diop met elle-même en avant avec un débat entre des étudiant·es, lors d'une scène qui relève tous les questionnements liés à ce rapatriement. La réalisatrice se concentre sur les voix, sur les personnes présentes dans des plans plus resserrés. Toutes les paroles sont entendues. Des paroles de jeunesse, avec des étudiant·es concerné·es par ce rapatriement, qui relève quelque chose de très important : une lutte politique, décoloniale, qui passe ici par ces 26 œuvres rendues à leur pays, le Bénin. Le chiffre 26 est, je trouve, important dans ce documentaire. Il débute et clôt le film. La voix invisible nous dit qu’il n’y pas 12 ou 24 trésors rendus mais précisément 26. Pour finir, elle dit que ce n’est pas seulement 26 trésors qui attendent d’être rendus mais des milliers. Un paradoxe qu’on retrouve dans la scène du débat entre les étudiant·es. D’un côté, on reconnaît l’importance du rapatriement de ces 26 œuvres, et d’un autre côté, ce n’est pas assez. Pourquoi 26 ? Pourquoi pas plus ? On voit surgir alors une lutte politique, un combat qui commence à peine pour un ensemble de pays, de peuples et d’individus. Toute une histoire à remettre en question. 

Dahomey (2024)

Je tiens à remercier chaleureusement Anna Galonnier, Paul Lhiabastres et Luc Lavacherie de La Coursive pour l’invitation et leur accueil toujours aussi enthousiaste. Je remercie également l’ensemble des étudiant·es et lycéen·nes présent·es lors de cet atelier.

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