« 504 break chargée, allez, montez les neveux ! » Voilà comment démarre le premier couplet de « Tonton du bled », morceau de rap français devenu culte dès sa sortie en 1999. Composé par le magicien du sample DJ Mehdi et interprété par Rim’k et le groupe 113, ce morceau raconte la migration estivale des Maghrébin·es installé·es en France, lorsque des familles entières s’entassent dans des Peugeot 504 ou des Renault 12, chargées à bloc, débordant de cadeaux et de trésors à ramener au reste de la famille restée au bled et que l’on retrouve pendant les vacances.
Cette migration annuelle, qui revêt l’importance d’un pèlerinage pour ces familles, est racontée dans le film documentaire 504 de Mohamed El Khatib (2024), actuellement disponible sur Tënk. Le réalisateur choisit l’habitacle de la voiture, véritable petite arche familiale, comme porte d’entrée dans les souvenirs des personnages interrogés tout au long du film. Sa démarche est autobiographique puisqu’il adresse ses premières paroles de narrateur à son père. La voiture de son père est d’ailleurs le seul bien dont il est propriétaire et constitue un « trait d’union entre les deux rives de la méditerranée ». Pour revivre ce voyage mémoriel des vacances au bled, Mohamed El Khatib décide d’aller à la rencontre de celleux qui, comme lui, ont traversé la France et l’Espagne tous les étés de leur enfance, sur la banquette arrière d’une 504 ou d’une R12, fébriles à l’idée d’arriver le plus vite possible de l’autre côté de la mer.
Le cinéaste assume une forme filmique simple : le documentaire d’une cinquantaine de minutes est une succession d’entretiens face caméra avec des femmes et des hommes se remémorant ces vacances enchantées. « En Algérie, la 504, c’est la reine des voitures » déclare un des personnages. « C’est le chameau mécanique » affirme un autre homme. Nous comprenons que la voiture est le bien matériel le plus précieux car il s’agit souvent du seul patrimoine familial. Aujourd’hui, El Khatib filme les carcasses abandonnées de ces engins sur les routes isolées au Maroc ou en Algérie. Les voitures y sont bariolées, pleines de talismans et de décorations kitch pour protéger l’équipage d’un malheur sur la route, mais aussi pour emporter son identité avec soi.
Car des malheurs, il y en a. Un des hommes interrogés dans le film raconte la mort brutale de son père au volant, sur le trajet du retour. Autour de cette histoire, le réalisateur vient lier d’autres témoignages qui déconstruisent cette épopée d’abord présentée comme exaltante. Dans les faits, les trajets durent quatre jours, jusqu’à sept si l'on se perd. Les conducteurs doivent mémoriser l’itinéraire par cœur, dans deux langues différentes, le français et l’espagnol, qui ne sont pas les leurs. Les pauses sont rares et courtes, les risques de vols sont élevés. Les familles dorment comme elles peuvent sur les parkings des aires d’autoroute. Les pères allongés sous les voitures, entre les roues pour se faire rouler dessus en cas de vol du véhicule.
L’exode estival prend alors un autre aspect : celui d’une nécessité. Les familles prêtes à endurer des conditions très pénibles et dangereuses ne retournent pas au bled uniquement pour le plaisir des vacances. Il en va du devoir de réunion, de retrouvailles, d’un retour aux racines forcé d’être temporaire. Comme si on rompait l’exil pendant deux mois. Les familles restées au bled, celles qui accueillent, racontent aussi leurs souvenirs. Elles se souviennent du décalage qui existait parfois et qui s’est accentué avec les années. À leurs yeux, certain·es parti·es en France doivent revenir en affichant leur réussite, et doivent prouver au reste de la famille qu’iels ont eu raison de partir en dissimulant à tout prix la misère et la discrimination vécue en France. Le film ouvre alors un peu plus le discours introduit par le thème de la 504, et propose une nouvelle perspective politique.

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En regardant le film, je décide d’échanger avec ma mère, qui a 57 ans aujourd’hui. Comme ces femmes et ces hommes, elle a connu ce retour estival à la Cité Chaïb Draa, douar de la commune de Sidi M’Hamed Ben Ali en Algérie, de sa naissance en 1969 à 1990. Les premières années, ma mère, sa sœur, ses deux frères et ses parents s’y rendaient en bateau. D’abord le train en Normandie jusqu’à Marseille, puis le bateau jusqu’à Alger. Une fois à Alger, un taxi transportait la famille et ses bagages à destination. Plus tard, l’avion remplaça le bateau et diminua la durée du trajet : la famille Benttayeb pris l’avion à Orly et atterrit à l’aéroport Houari Boumédiène. La dernière ligne droite restait pourtant similaire : plusieurs heures de taxi entassé·es à sept – chauffeur compris – avec les valises.
En 1978, la sœur aînée de ma mère, ma tante Fatima, a son permis – la première des Benttayeb. C’est à ce moment que la Renault 14 TL (pour « tout luxe ») vert clair métallisée, surnommée « la poire », entre en scène. « Ça a été un moment incroyable dans notre famille d’avoir une voiture », se souvient ma mère. « Mais, me dit-elle, quelques années auparavant, mes parents avaient acheté d’occasion une minuscule Peugeot 104, pour que mon père qui n’avait pas le permis puisse conduire clandestinement sur de tout petits trajets de nuit. C’étaient des trajets familiaux pour rendre visite à des amis, en pensant que de nuit on ne se ferait jamais contrôler ». Cette période de clandestinité routière est restée courte, et la minuscule 104 a ensuite été remplacée par la R14 TL Vert Clair Métallisée de Fatima, dont les sièges arrière de la voiture étaient couverts de tapis « fabriqués en Chine mais représentant des scènes et des motifs arabes ». Le chapelet musulman, sep’ha, restait toutefois accroché au rétroviseur. « C’est kitch et voyant, dit-elle en riant, faut que ça soit clinquant ». Fatima conduisait et ses parents n’arrêtaient pas de répéter avoir « une fille qui vaut au moins deux hommes ». Une fois en Algérie, ma mère confirma enfin les témoignages du film sur « l’odeur du bled ». « L’air n’est pas pareil, les sons non plus, rien n’est pareil ». Elle est catégorique : « la Peugeot 504 c’était la limo, la voiture de luxe du bled. Et si l’Algérie de l’époque était une voiture, ce serait la Peugeot 404 bachi (bâchée) ».