Carnet de notes entrecoupées de plusieurs entretiens, « Fragments du péyi » est une traversée protéiforme de l’archipel guadeloupéen à partir de quelques images de son cinéma. Pour ce premier volet, une question : que reste-t-il de la plantation ?
En mai 2026, je suis retournée en Guadeloupe après six années d'absence. C’est la première fois que j’y vais sans pouvoir voir mes grands-parents Basse Terriens, enterrés sous cette terre depuis. Je m’envole avec la boule au ventre mais aussi un besoin viscéral de collecter dans ma mémoire des bouts de mon histoire et de ma culture. Dans ces carnets, vous allez lire mes mots (à gauche) et ceux de Corentin (à droite), qui m’a accompagnée dans cette quête. Entre nos lignes et quelques citations, d’autres voix se feront entendre.
Nous voici en Guadeloupe, plus précisément à Bouillante, dans la ville qui a vu naître ma grand-mère. Par une journée pluvieuse, nous décidons de nous aventurer dans l’Habitation La Lise au lieu-dit Pigeon, situé à quelques kilomètres. C’est la première fois que je mets les pieds dans l’une d’entre elles, une Habitation. Depuis notre arrivée, je vois ce mot partout, à chaque carrefour, sur chaque panneau. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir lu lors de mes différents passages en Guadeloupe. Comment est-ce possible que mes yeux soient restés fermés si longtemps ? Il m’a fallu quelques jours pour me sentir capable de franchir le seuil de cet endroit, car si tout le territoire est marqué par l’histoire esclavagiste, c’est tout autre chose que de se rendre dans un lieu spécifiquement conçu pour l’exploitation des esclavisé·es.
Le lieu est classé monument historique et différents panneaux expliquent son histoire, enfin plutôt un fragment de son histoire... À ma grande surprise, pas une fois ne sont mentionnés les termes d’esclaves, esclavagistes, esclavisé·es, esclavage, au sein de cette Habitation qui fut pourtant l’une des premières construites à cet effet en 1667. On y apprend les noms des différentes familles propriétaires du lieu, la qualité de la production, mais où est le reste ? Qui produisait ? Qui mourait sous les coups de fouet, de malnutrition ou encore d’épuisement ?… Silence. Ce que pointe Isis Labeau-Cabeira dans son livre Chères ancêtres – qui m’a accompagné avant et pendant mon voyage – c’est ce « tropical washing » qui vise à minimiser le passé esclavagiste du territoire. De fait, les anciennes habitations sont toujours majoritairement détenues par les anciens békés et propriétaires blancs. Certaines sont même transformées en restaurants huppés, en hôtels « d’époque » où l'ancienneté de la propriété est utilisée comme un critère de standing. On parle de tourisme esclavagiste.

Les noms ont beau se transformer, de la Colonie à l’administration départementale, l’histoire persiste, s’entête, continue de nous étouffer au moindre croisement, dès la sortie de l’aéroport Maryse-Condé, où j’aperçois les drapeaux français et européens flottant au gré des alizés. En Guadeloupe, chaque panneau en direction d’une ancienne habitation nous rappelle le continuum plantationnaire et colonial… La plupart de mes pensées, en étant pour la première fois sur l’archipel aux côtés d’Héléna, me mènent face à cette permanence de la Colonie. Oui, je pense au Viêt Nam et à sa décolonisation formelle plus que réelle, et je me dis qu’ici cette formalité n’est même pas à l’ordre du jour. Le chemin est long. Car des plantations de l’Empire subsistent des ruines mais surtout une matrice, à la fois omniprésente et camouflée. Tout un système capable de changer d’apparence afin de poursuivre son œuvre.
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L’odeur du café, si reconnaissable lorsque l’on roule fenêtres ouvertes sur la route serpentée de la Basse-Terre. Elle m’évoque ma grand-mère, Hélène, qui travaillait depuis l’enfance dans des plantations de café puis de bananes, dans les années 1940, avant d’être engagée comme domestique chez un médecin blanc. Elle avait environ 14 ans.

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Au détour d’une conversation avec ma tante Maude, je lui parle du film La Machette et le Marteau, documentaire réalisé par Gabriel Glissant en 1975, qui documente le mouvement de luttes des travailleur·ses de la canne à cette époque. On y voit les ouvrier·es dans les usines, et les coupeur·ses de canne dans les champs. En ce temps, 60 % des exportations de la Guadeloupe sont liées à cette production sucrière. La moitié de la canne provient des champs privés des patrons, le reste est acheté à des petit·es producteur·ices locaux·les indépendant·es.
Le film de Gabriel Glissant est un exemple parfait de la persistance plantationnaire : des ouvrier·es agricoles, descendant·es d’esclavisé·es, y sont désormais contraint·es par la loi du contrat. C’est selon cette loi que se perpétuent les gestes effectués en boucle (couper la canne à la machette, sous un soleil de plomb) et que leurs effets sur les corps se font encore ressentir. Glissant saisit la force du travail ouvrier autant qu’il le met en regard des nouvelles structures d’exploitation dans lesquelles il s’inscrit. Un raccord suffit à mesurer la violence de la « pigmentocratie » toujours en vigueur dans la colonie : à l'extérieur, des travailleur·ses noir·es continuent de se tuer à la tâche ; à l’intérieur, entre les murs calfeutrés d’un bureau, des personnes blanches contrôlent, évaluent, administrent.
« Il est difficile de célébrer l’abolition de manière innocente sans y voir, non pas une rupture, mais une transition économique du pouvoir colonial d’un mode opératoire de domination vers un autre, de l’esclavage vers l’indigénat — qui sera la règle dans d’autres situations coloniales. Transition de l’âge d’or de l’accumulation radicale qu’est l’esclavage vers une forme de capitalisme que nous connaissons encore aujourd’hui, qui place des travailleur·euses pauvres en situation de dépendance et dans l’incapacité de produire pour elleux-mêmes. »
Olivier Marboeuf, « La Leçon du Diamant », Suites décoloniales, Éditions du commun, 2022, p. 166.

Les images d’époque sont incroyables. On y voit les solidarités naître de la lutte. En regardant le film, j’ai cependant été interpellée par la présence notable d’un homme d'Église avec une aura particulière, qui soutenait le mouvement et enjoignait celleux qui souhaitaient être guidé·es à la lutte. Cette figure m’a mise mal à l’aise ; je me méfie du christianisme au regard de son rôle clé dans beaucoup de systèmes oppressifs, notamment ceux liés à la colonisation et la « légalisation » de l’esclavage… Ma tante m’explique qu’il s’agit du Chérubin Céleste, prêtre qui utilisait la grève de la faim comme levier pour soutenir différents mouvements sociaux jusque dans les années 2000. En 1975, il a tenu douze jours sans s’alimenter.
« Je commence un jeûne illimité après notre célébration pénitentielle à Grosse Montagne, samedi 22 mars à 17h. Je jeûnerai jusqu’à ce que les négociations syndicales reprennent (ce qui signifie pour moi qu’on aura reconnu dans les travailleurs un partenaire avec qui on discute et non un esclave qui obéit à l’ordre du maître). »
Chérubin Céleste in Dany Bebel-Gisler et Laënnec Hurbon, Cultures et Pouvoir dans la Caraïbe, L’Harmattan, 1987, cité sur Cases rebelles.
Je reste alors sans voix quand elle me révèle qu’elle a été élevée par ledit Chérubin Céleste ! Du moins en partie : sa mère n’ayant pas pu s’occuper d’elle, ma tante fut mise à l’internat pendant une grande partie de sa jeunesse dans lequel cet homme était le maître à penser, un guide spirituel. Elle-même ne se définissant pas comme chrétienne, considérant cette croyance comme importée par les colons, garde néanmoins un souvenir assez remarquable de cet homme et de son rôle auprès de la communauté guadeloupéenne.
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« Le Viêt Nam a gagné, nous gagnerons aussi ! » Au sein des cortèges guadeloupéens que filme Gabriel Glissant dans les années 1970, on manifeste pour ses droits en célébrant la victoire héroïque de la résistance vietnamienne, exemple d’une défaite possible de l’Empire occidental. Lors de notre séjour, au détour d’une discussion avec Harry, l’oncle d’Héléna qui se trouve être aussi syndicaliste, on parlera d’Hồ Chí Minh le sourire aux lèvres. Avec également une douce pointe d’amertume.

« À ceux de Fresnes, de la Santé et de Basse-Terre
[...]
Je jure camarade
pierre
de sang vierge solidifié
Je suis d’une tête de tropique en colère
et mes frères
de Haine sont ailleurs
Asie Afrique et Amérique
à Djibouti
en Algérie
en Martinique
en Indochine
aujourd’hui hier chairs exotiques. »
Sonny Rupaire, 97-1/5/6/1967.
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On le voit dans le film : à cette époque où le peuple gronde, beaucoup d’investissements sont faits en faveur du tourisme européen, afin de transformer la Guadeloupe en une jolie carte postale…
Depuis les années 1970, où l’industrie sucrière de Guadeloupe a commencé à décliner, la colonie d’exploitation s’est transformée en une « colonie de consommation » , comme la décrit notamment Élie Domota, syndicaliste et porte parole du LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon). Comme ailleurs, le néolibéralisme a pacifié les terrains de lutte, les a recouvert d’une image désirable (touristique) et a pérennisé des dépendances économiques absurdes et asymétriques. La Colonie produit de la richesse (agricole) en direction de la Métropole, qui en retour contraint la Colonie à consommer des produits métropolitains hors de prix. Une telle colonie de consommation tire ainsi désormais son plus grand profit de cet échange doublement inégalitaire.
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L’usine de Grosse Montagne au Lamentin, d’où a débuté la grève au centre de La Machette et le Marteau, a été en activité entre 1918 et 1995. C’est ici que se trouve la plus grosse concentration de force armée en 1975. Nous y allons pour ressentir l’énergie de ce lieu marqué par l’exploitation des corps et les luttes. Sur le trajet, la pluie bat son plein et nous avançons lentement derrière les cyclistes avec qui nous partageons l’unique route menant à l’usine. Nous nous garons devant l’ancien bâtiment, où de grands draps annotés de psaumes ont été suspendus, produisant une ambiance étrange voire apocalyptique. Nous entrons à la hâte trempé·es, en passant entre deux tôles rouillées.
Et là…

On découvre un lieu qui est à présent une ruine à ciel ouvert, les arbres servant d’ombrage ou de parapluie dans notre cas. Des arbres ont pris racine dans le sol, entre les différentes citernes, jusqu’à être plus grands que les murs de l’usine, jusqu’à leur grimper dessus et traverser la pierre.
L’usine de Grosse-montagne a donc épousé le même sort que les habitations esclavagistes envahies par la végétation. La nature l’a avalée toute crue. Devant ces branches immenses et ces racines interminables, on pense à un arbre (généalogique) reliant l’habitation et l’usine, l’esclavagisme et le capitalisme. Comme une plante qui déploie ses branches et ses lianes entre les vieilles pierres et les escaliers rouillés, reliant les chaînes des esclavisé·es et celles des engins de la modernité.


Je ne le sais pas encore sur le moment, mais cette plante qui pousse sur les ruines de la Colonie, je la reverrai bientôt, quelques semaines après notre passage en Guadeloupe. Sur l’archipel de Côn Đảo au Viêt Nam, près du rivage, dans les vestiges de l’ancien bagne colonial bâti par la France, des racines recouvrent aussi la roche.

Mon cousin Guillaume m’a dit que des clips de rap sont tournés dans les vestiges de l’usine. Il se souvient du clip de « Mwen » de l’artiste Drex.
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En regardant plusieurs films du cinéma documentaire guadeloupéen, une autre usine a retenu notre attention : l’usine Grande-Anse. C’est la dernière usine de canne encore en activité à Marie-Galante, une des îles de l’archipel. Sylvaine Dampierre la filme en 2020 pour son documentaire Paroles de nègres. Elle existe depuis 1845 et, lors du tournage, elle peine à se tenir encore debout. Les machines doivent être démontées puis remontées chaque année pour continuer de fonctionner.
Par sa mise en scène mais aussi à travers le milieu ouvrier dans lequel le film prend place, j’ai beaucoup pensé à la fresque d’À l’ouest des rails devant Paroles de nègres. Dans le film monumental de Wang Bing, tournée à la mini-DV au tournant des années 2000 à Shenyang, dans le Nord-Est de la Chine, on voit des travailleur·ses réparer des machines d’un autre âge, risquant leur vie au milieu des émanations toxiques. Immergé·es du matin au soir dans la fournaise industrielle, les corps ressemblent le plus souvent à des silhouettes, à des âmes damnées contraintes d’évoluer dans un enfer. Mais comme Sylvaine Dampierre dans Paroles de nègres, Wang Bing écoute les personnes qu’il filme, leur donne le temps de s’approprier le film… Dans le cœur même de la machine qui les broie, les travailleur·ses discutent se concertent, s’organisent, boivent des coups. Leur résistance se joue là.
Dans Paroles de nègres, les travailleurs récitent les témoignages d’un procès qui a eu lieu en 1842, six ans avant l’abolition de l’esclavage. M. Vallentin est accusé d’avoir tué son esclave Sébastien qu’il soupçonnait d’avoir empoisonné son bœuf. Sans aucune preuve, il l’avait enfermé dans un cachot minuscule, qui ne lui permettait pas de se tenir debout et qui était collé à l'usine, ce qui amplifiait l’humidité et la chaleur. Sébastien tomba malade et mourut au bout de trois mois. Suite à son décès, plusieurs esclavisé·es furent convoqués à Pointe-à-Pitre pour témoigner lors d’un procès à l’encontre de l’esclavagiste. En 2020, les travailleurs de l’usine Grande-Anse leur redonnent ainsi une voix en traduisant leurs témoignages en guadeloupéen, leur langue qui les rapproche et qui les porte. M. Vallentin sera acquitté, quelle surprise… Ici, la mise en scène qu’organise Sylvaine Dampierre tisse donc des liens entre l’enfer esclavagiste et les conditions de travail, notamment manuel, en Guadeloupe aujourd’hui. Le travail est dur mais les guadeloupéen·nes sont habitué·es à goumé, lutter, dit un ouvrier.

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On avait prévu de se rendre dans cette usine de Grande-Anse à Marie-Galante, île accessible en bateau depuis Pointe-à-Pitre. Mais la veille de notre embarcation, un syndicat de pêcheur·ses a commencé à bloquer le port pour protester contre l’augmentation du prix de l’essence. Comme un rappel à l’ordre, le présent de la lutte a rattrapé notre projet d’aller documenter ce qui semble encore venir d’un autre temps.
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Paroles de nègres se termine sur une scène lunaire : une cérémonie religieuse est donnée dans l’enceinte de l’usine, en l’honneur de Saint Eloi, patron protecteur du bâtiment. Les bancs de l’assemblée sont remplis, tout le monde chante avec ferveur, avec au premier rang les patrons blancs. J’ai demandé à Malaury Eloi Paisley, qui a travaillé sur le film, comment il était possible que le patron de l’usine ait accepté qu’une cinéaste vienne documenter tout ça sur place.…
– Ils ne pensent tellement pas que les Noir·es soient capables de faire quelque chose qu’ils ne se sentent même pas menacés… Ce qui est incroyable, c'est que les travailleurs de l'usine sont aussi ceux qui plantent la canne, qui la récoltent et la gèrent. Au fait, tu sais combien coûte une tonne de canne ?
– Pour l'acheter ? Non, je ne sais pas.
– Je ne sais pas si c'est pareil tout partout, mais c'est 100 euros. Une fois coupée, la canne reste exposée au soleil en attendant son acheminement vers l’usine, et pendant ce temps elle perd son taux en sucre. Mais les patrons des usines achètent la canne au taux de sucre et pas au kilo, donc ça ne vaut presque plus rien. Il y a une chanson de gwoka de Robert Loyson, “Ji a canne à la richesse”, qui parle de cette problématique.

Le témoignage de Malaury me rappelle une scène de La Machette et le Marteau, où un coupeur de canne explique, en 1975 donc, qu'en plus d’être dépendant du prix de la canne lié au taux de sucre, les petit·es planteurs·es locaux·les n’ont aucun droit de regard sur l’évaluation en sucre de leur récolte. Ce qui veut dire que les patrons des usines peuvent littéralement inventer le taux en sucre qui leur chante et appliquer le prix correspondant.
L’usine de Paroles de nègres et les formes d’exploitation qu’elle renferme est l’une des incarnations de cette grande Plantation qui persiste par-delà les abolitions, les départementalisations, et même parfois les indépendances. Sans doute d’ailleurs que cette usine subira le même sort que celle de Grosse Montagne ou que l’habitation La Lise. Un jour, des branches en perceront les parois pour en faire pousser des arbres immenses. Elles ouvriront des failles à l’intérieur des murs de la prison, à l’intérieur desquelles il sera peut-être possible de s’enfuir. De quitter enfin les vestiges de la Colonie.
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« Des mots sonnent sur la grosse caisse du temps... Assimilation, départementalisation… Nous entendons, égalité, sécurité sociale, sortir du trou noir de la canne… Bientôt le temps change de cap. Au lieu d’aller tout droit vers nos rêves, il vire et file tout droit dans le mur de nos lamentations… Nous voilà inutiles, assistés, subventionnés et nous n’entendons plus que des bruits de tiroirs-caisses… Béton, hôtels, voitures, supermarchés, Boeing, télévisions recouvrent notre mémoire empaillée par les touristes. Et depuis nous sommes là à nous demander comment sortir de ce piège. »
Ernest Pépin, Tambour Babel, Gallimard, 1996, p. 174.