Cet entretien a été réalisé en public à la librairie Le Pied à Terre à Paris, le 28 juin 2026, à l’occasion du lancement du deuxième numéro de Comme nous brûlons, revue de littérature contemporaine métèque basée à Marseille et créée par Sihem Benmina en 2024. EMITAÏ était invité à animer l’échange avec le comité éditorial de ce deuxième numéro, intitulé Soleils périphériques en hommage à l’auteur et cinéaste sénégalais Ousmane Sembène. La discussion a été introduite et prolongée avec la lecture de plusieurs textes par leurs auteur·ices présent·es ce soir-là : Diane Malatesta, Lina Kortobi, Marie-Myriam Soltani, Danielle Balossa-Tsiakaka et Đai Lâm Tait. Merci à elleux pour leurs lectures ainsi qu’au comité éditorial de CNBL pour l’invitation.
Avant d’entamer la conversation, on aimerait revenir sur l’alignement des astres qui a provoqué en partie la rencontre du jour entre nos deux revues. Dans les premières lignes de ce deuxième numéro de Comme nous brûlons littératures, la parole lumineuse d’Ousmane Sembène agit comme un point de départ. Nous avons également débuté notre revue, en janvier dernier, avec un édito mettant en exergue la même citation d’Ousmane Sembène : « Pourquoi voulez-vous que je sois comme le tournesol qui tourne autour du soleil ? Je suis moi-même le soleil ! » Et parce qu’un alignement peut en cacher un autre, il se trouve qu’avant d’être cinéaste, Ousmane Sembène fut également écrivain. Revue de littérature et revue de cinéma, avec Sembène comme point de jonction : il y a une sorte d’évidence à ce que l’on entame donc une conversation, voire un compagnonnage.
Sur EMITAÏ, c’est en effet aussi par l’exercice de l’écriture (critique) que nous désirons participer à nos luttes et raconter nos mondes. La différence avec Comme nous brûlons tient alors au chemin de traverse que nous empruntons – celui des images, dont on ne sait jamais trop si elles illuminent ou calcinent, révèlent ou bien aveuglent –, tandis que votre geste littéraire peut cheminer sans emprunter autant de détours. Cela se discute sûrement, mais ce que l’on mesure notamment en parcourant les pages de ce deuxième numéro repose sur cette écriture qui se déploie sans prétexter écrire sur autre chose (un film, une scène, une image) que ce sur quoi on a le désir profond d’écrire, en tant qu’enfants de la diaspora. Par exemple, sur un grand-père comorien dont on a perdu la trace. Sur une langue que l’on ne saurait traduire sans l’écorcher ou la trahir. Sur une prière adressées aux ancêtres à l’intérieur d’une grotte humide. Sur un renversement de nos certitudes éprouvé depuis l’une des plages scintillantes de Rio, où le soleil brille de l’autre côté. Pour commencer, on aimerait simplement vous entendre sur les origines de la revue. Comment le projet de Comme nous brûlons s’est-il constitué, selon quels principes et selon quels désirs d’édition ? Et peut être profiter de cette première question pour vous présenter…
Sihem Benmina : Je suis autrice, et je m’occupe dans la revue de la direction éditoriale et de la coordination. J’ai fondé Comme nous brûlons il y a deux ans, à Marseille. Mon désir était d'ouvrir des espaces de réflexion, de création et de respiration autour du geste littéraire, des questions de diasporité, de mondes post-coloniaux, de décolonisations. Des espaces où l’on puisse se former ensemble, aussi bien aux questions littéraires que politiques, et notamment au travail éditorial. Il y avait aussi dès le départ l’envie que cet espace soit entièrement porté par des personnes non-blanches, aussi bien du côté du comité éditorial que des auteur·ices publié·es. Beaucoup de jeunes auteur·ices qui aspirent à une première publication ne viennent pas forcément du milieu éditorial et peuvent se retrouver face à une institution assez écrasante. Or un texte se construit aussi dans le travail avec les éditeur·ices, et lorsque celui-ci est mené par des personnes peu sensibles aux questions décoloniales et diasporiques, il peut parfois devenir un travail de mutilation des textes. C’est à partir de ce constat, mais aussi parce que je ne trouvais pas de revue qui articule expérimentation littéraire et ligne éditoriale décoloniale à qui envoyer mes propres textes, qu’est né Comme nous brûlons, avec l’envie de mettre tout ça en pratique et surtout de collectiviser nos productions.
Diane Malatesta : Je m’occupe du graphisme de la revue, pour le premier numéro, j’ai travaillé en collaboration avec Lila Le Clanche. Je fais du dessin et du graphisme, dans ce numéro 2, j'ai aussi écrit un texte.
François Fournet Macaire : J'ai connu la revue avec l’appel à texte pour le premier numéro de CNBL. J'ai eu le plaisir de travailler avec l’équipe éditoriale d’alors, puis entre-temps on s'est rencontré·es avec Sihem qui m’a proposé, pour le numéro deux, de rejoindre le comité éditorial.
Alexandre-Takuya Kato : Je viens du milieu des arts visuels et je suis également auteur. Comme François, j'ai envoyé un texte qui a été publié dans le premier numéro. Puis après quelques évènements CNBL à Marseille où l'on s'est rencontré·es, Sihem m'a proposé de rejoindre le comité éditorial du deuxième numéro.


Qu’avez vous retenu de l’expérience du premier numéro, intitulé Que des indigènes dans la BM ? Qu’est-ce que cela signifie par exemple de passer pour vous d’auteur·ice à éditeur·ice ?
François Fournet Macaire : Je pense que ce qui a touché beaucoup de participant·es au premier numéro, c’était la question de la légitimité. Personnellement, en lisant cet appel à texte destiné aux personnes non-blanches, et en tant que métis martiniquais, je me suis demandé : « Est-ce que je suis concerné ? Est-ce que je réponds à ce truc ? » À ce moment, j’étais pourtant en Martinique pour aller voir ma famille. Ça a pris un certain temps avant de réaliser que oui, j’étais concerné. Cette question de légitimité s'est posée pour moi et m'a difficilement quitté, jusqu'à ce que je passe du côté du comité éditorial. Ça a été très utile de produire un texte dans le numéro 1 avant de passer côté éditorial pour le numéro 2, afin de pouvoir ensuite accompagner certain·es auteur·ices traversé·es par les mêmes interrogations.
Alexandre-Takuya Kato : Pour ma part, c’était la première fois que je faisais un travail éditorial. C'était intimidant, au début, d'être dans une position où je pouvais avoir quelque chose à redire sur des textes qui n'étaient pas les miens. Et en fait, ça m'a permis de rentrer complétement dans les textes, intimement, malgré le fait d'être étranger au contexte, aux lieux et aux personnes. Ça m'a aussi donné envie d'écrire, et je pense que ça a amélioré mon écriture et mon regard sur la matière textuelle.
Sihem Benmina : Il y a eu pas mal d'évolutions depuis le premier numéro. Avant, nous étions cinq dans le comité de lecture et nous avions tenu à ce qu’il n'y ait pas que des personnes qui pratiquent l’écriture. J'avais l'idée que l’on éviterait grâce à ça certains écueils d'entre-soi, le but n’étant pas d’uniformiser nos publications mais au contraire de publier des textes pour tous les goûts. Pour le second numéro, c’est différent. Cette fois il n’y a que des personnes qui ont une pratique littéraire dans le comité. Cela nous a peut-être fait perdre quelque chose au moment du choix des textes, mais le travail éditorial s'en est aussi trouvé facilité, car l’équipe avait déjà l'habitude de réfléchir aux questions formelles et aux problèmes liés à l'écriture. Et pour finir, s’il n’y a normalement que des personnes non-blanches qui produisent (et relisent) les textes pour CNBL, nous avons décidé cette année d’ouvrir une « carte blanche » et d’établir nous aussi notre petit quota.
À propos de cette problématique de la légitimité, dans quelle mesure la revue répond-elle à un besoin de créer un espace sur mesure, par et pour les personnes diasporiques ?
Sihem Benmina : Le milieu éditorial est hyper opaque. Quand on se lance dans l’écriture, on ne sait pas vraiment comment ça fonctionne, ni comment entrer dans ce milieu. Par exemple, il y avait très peu de chances qu’un manuscrit soit publié lorsqu’on l’envoie simplement par la poste à une maison d’édition. Alors que c’est un peu l’image qu’on en a : on écrit son manuscrit tout·e seul·e, on l’envoie, et on espère être lu·e, puis sélectionné·e. À côté de ça, il y a le milieu des revues, qui peut justement être une manière de commencer à publier. Mais c’est un milieu assez niche, avec souvent, d’un côté, des revues très tournées vers la recherche formelle et, de l’autre, des revues davantage politiques, qui publient plutôt des textes critiques. Je pense qu’on avait besoin d’un espace qui puisse réunir ces deux dimensions, où l’on dise clairement avec qui et pour qui on a envie de travailler, et autour de quelles questions, car ce genre d’espace existe peu — ou, en tout cas, rarement de manière aussi explicite.
Et en ce qui concerne plus précisément la question de la légitimité, je pense que ça aide de pouvoir se faire lire collectivement, de lire les textes des autres, d’apprendre à faire des retours, et de s'encourager. C’est aussi quelque chose qu’on a essayé de créer à notre échelle. On a lancé un site internet pour publier une partie des textes qu’on avait reçus lors de l’appel à contributions mais qui n’étaient pas sélectionnés pour la revue papier. Comme on n’avait pas les moyens d’assurer nous-mêmes le travail éditorial de tous ces textes, on a proposé aux auteur·ices de travailler entre pair·es. On a partagé quelques outils pour apprendre à relire et à accompagner le texte de quelqu’un d’autre. Et finalement, iels se sont formé·es ensemble au travail éditorial, mais surtout, iels se sont beaucoup lu·es et encouragé·es. Il y a eu quelque chose de fort qui s’est créé, et c’était beau à voir !
La question de l’autonomie est donc fondamentale. L’idée est de s’auto-éditer, de se relire soi-même, etc.
Sihem Benmina : Oui, et le fait qu'il y ait des gens qui viennent et qui partent de la revue, quittent ou intègrent le comité, ça permet aussi que d'autres projets naissent avec l'expérience acquise dans CNBL.
Alexandre-Takuya Kato : Pour rebondir sur l’importance de l’autonomie et de l’organisation collective, quand l’appel à textes du premier numéro est sorti, la question de la légitimité à proposer quelque chose s’est posée. Pas seulement concernant le fait d’être non-blanc·he, mais aussi : « Est-ce que j’ai ma place en tant qu’auteur·ice dans cette revue ? » Mais on peut aussi se légitimer collectivement. Un ami qui donne des ateliers d’écriture a par exemple organisé une séance en reprenant en partie la thématique du numéro. On s’est retrouvé·es à une dizaine dans son appartement, et on a commencé à écrire dans l’idée de proposer un texte. Tout le monde ne l’a pas forcément fait, mais, personnellement, c’est à partir de ce que j’avais écrit ce soir-là que j’ai finalisé mon texte pour la publication. Une autre autrice a envoyé aussi un texte, un an plus tard, et a été retenue pour le numéro deux.
D’où vient la thématique de ce second numéro, Soleils périphériques ? Comment la parole d’Ousmane Sembène a-t-elle résonné chez vous ? Le pluriel est intéressant.
François Fournet Macaire : Le pluriel aux soleils et aux périphériques est une manière de suggérer plusieurs foyers, d'où l’on puisse produire des paroles et des écritures décentralisées.
Sihem Benmina : Pour ce numéro 2, on avait envie de penser les rapports entre centres et périphéries à différentes échelles, aussi bien nationales qu’internationales. Le pluriel était important pour ça. C’est pour cela qu’on a invité le collectif éditorial nord-africain Asameena pour l’entretien. Ce collectif cherche également, depuis l’Afrique du Nord, à ouvrir un espace à des formes littéraires qui trouvent difficilement leur place dans les institutions éditoriales, et nous avions beaucoup à apprendre de leur pratique et de leur engagement. Cet échange nous a aussi amené·es à réfléchir à notre propre position diasporique dans cette géographie éditoriale. Depuis la France, les projets éditoriaux occupent une position dominante. Les livres publiés par des maisons d’édition françaises circulent assez facilement au-delà de leurs frontières, notamment en Afrique du Nord, alors que les livres publiés là-bas circulent beaucoup plus difficilement jusqu’à nous. Ça nous intéressait de penser ces déséquilibres-là, qui montrent que les rapports entre centres et périphéries se rejouent à différentes échelles. Mais on ne voulait pas non plus que la périphérie soit uniquement pensée à partir de rapports de domination. Il y avait aussi l’envie de penser la périphérie à partir de ce qu’elle produit, de ce qui peut y émerger, et de tenir ensemble ces enjeux politiques et une dimension plus poétique. Et évidemment, pour ça, quel meilleur point de départ que la vidéo rutilante de Sembène…
Quand bien même la revue brasse différentes formes (essai, nouvelle, poésie), on sent une grande cohérence, une sorte de vision partagée alors même que, j’imagine, la plupart des auteur·ices ne se connaissent pas. Comment avez-vous composé cet ensemble, à la fois littérairement et graphiquement ?
Diane Malatesta : En ce qui concerne le graphisme, on avait en tête des codes de mise en page de littérature, entre la revue et le livre. Tous les textes, peu importe leur genre, ont été mis en forme de manière semblable, également liés par la typographie. Dans ce numéro 2, il y a eu une exception pour le texte de Lina Kortobi. La mise en page de son poème bilingue (arabe et français) en face-à-face, avec des placements spécifiques pour les paragraphes, demandait un travail différent du reste. On s'appelait pour en discuter et, finalement, une amie de l’autrice l'a mis en page d’après notre modèle. Sans parler la langue et sans être à côté de Lina pour qu’elle me guide, la mise en page était trop complexe. Sinon, pour la cohérence avec les autres langues, je cherche au maximum une typographie qui fonctionne avec la typographie utilisée pour le français, une typographie de labeur à empattements.
On ressent une sorte de contraste entre cette typographie, qui peut paraître assez académique, et le contenu des textes, qui racontent une toute autre histoire…
Diane Malatesta : C'est marrant cette perception du contraste. On a eu une discussion là-dessus et on s’est dit, justement, que les textes avaient bien l’allure de textes littéraires – ce qu’ils sont ! Il fallait en fait trouver comment faire tenir ensemble ces textes parfois éloignés, mais aussi signifier que la revue est elle-même traversée par de forts contrastes. En tout cas, ça nous semblait important que ça ressemble aussi à quelque chose de classique, voire d’académique, et en même temps qu’on se permette des choses plus brutales, comme pour la couverture. J’ai étudié le graphisme à l'école, aux Beaux-Arts de Lyon, et l'histoire du graphisme que j'y ai appris est européenne. En travaillant sur cette revue, je suis allée chercher d'autres influences, notamment le travail de typographes non-européen·nes. Je suis tombée sur un studio de typographie indonésien, Kulokale, qui a créé la typo qu’on utilise dans CNBL pour les titres des textes et les noms des auteur·ices. Avec Lila Le Clanche, quand on faisait le premier numéro, on s’est aussi beaucoup inspiré d’un projet de l'historienne Zahia Rahmani, Sismographie des luttes : vers une histoire globale des revues critiques et culturelles. Ce projet répertorie énormément de revues critiques et culturelles du 19e et 20e siècle, on y trouve beaucoup de scans de couvertures du monde entier. Il y a une carte qui situe toutes les revues, et pour certaines on peut lire les PDF en entier. C’est un trésor ! Le fac-similé intégral du magazine musical The Cricket - Black Music in Evolution, 1968-69, publié en 2022 par Blank Forms, est aussi une grosse source d’inspiration.

Sihem Benmina : Concernant notre appel à textes, on n’impose aucune contrainte formelle, si ce n’est un nombre de caractères pour encourager la recherche et l’expérimentation. Après, pour constituer le sommaire, on essaie d’alterner poésie et narration, essai et fiction, autofiction et écritures expérimentales, avec parfois des choix thématiques pour créer des échos entre les textes qui se succèdent. Pour donner un exemple : dans ce numéro il y a un texte sur les violences policières, écrit par l’autrice canadienne Anya Nousri. Ça nous semblait juste que ce texte soit suivi par celui de Fakhredine Habhab, un jeune acteur tunisien de Marseille. Après un texte qui parle de jeunes hommes non-blancs à travers les violences dont ils sont la cible, on avait envie de déplacer le regard et de faire entendre, dans un tout autre registre, la voix d’un jeune auteur concerné qui proposait une véritable démonstration de force poétique. Ça permettait d’ouvrir sur d’autres récits, d’autres manières de se raconter. On trouvait que les deux textes se complétaient bien émotionnellement.
Alexandre-Takuya Kato : Je dirais aussi qu’on a fait attention à la diversité des textes dès la sélection. Pour le numéro un, il y avait beaucoup de textes d'autofiction, donc on a essayé de choisir des textes qui sortaient aussi un petit peu de ça, pour avoir plus de formes d’expressions différentes.
François Fournet Macaire : La thématique du premier numéro, Que des indigènes dans ma BM, a généré beaucoup d'autofictions et des textes qui ont trait à la nostalgie, à la perte. Pour le second, l’appel à texte avait un côté peut-être plus « punchline » , avec une dimension de lutte plus affichée. Il y avait aussi une limite de signes très basse de 4 000 signes. Cinq fois moins que pour le premier numéro. Je pense que ça a appelé à des formes radicalement différentes.
Quelque chose qui revient assez souvent en lisant le numéro, et d’ailleurs aussi le précédent, c’est la question de la langue, et plus particulièrement de la relecture de la langue des autres. C’est ce qui est très beau dans certains textes, où les langues d’origines sont respectées, préservées, choyées, parfois traduites parfois non. C’est comme si les langues de nos mondes perdus résistaient à leur extinction sous le poids très lourd du français, cette langue écrasante qui en même temps nous permet aussi de nous réunir. En fait ma question est simple : comment faire pour relire la langue des autres ?
Sihem Benmina : Pour le numéro 1, il y avait des personnes arabophones dans le comité de lecture et nous avions reçu plusieurs textes où apparaissaient de l’arabe ou de la darija, parfois accompagnés d’une traduction. Nous avions d’ailleurs encouragé les auteur·ices à ne pas se traduire. Mais pour ce second numéro, il y a des langues qui n’étaient parlées par personne au sein du comité de lecture, comme l’arménien ou le tamoul. Là, on a fait complètement confiance aux auteurs et autrices. Certains de ces textes jouent d’ailleurs de manière très ingénieuse avec cette opacité linguistique, en faisant de la coexistence des langues un procédé d’écriture à part entière. Je trouve que c’est une expérience de lecture forte lorsque le texte nous résiste et qu’on n’a pas accès à tout son sens. Et c’est beau de se dire que d’autres vont pouvoir tout lire et auront donc accès à un texte différent du nôtre.
Il y a aussi une série de photos dans ce dernier numéro, intitulée Barrage et signée Maas. Est-ce que vous pouvez nous en parler ? Dans quelle mesure le champ de l’image s’inscrit dans une revue de littérature ?
Sihem Benmina : Dans le premier numéro, il y avait déjà une présence visuelle, avec la reproduction d’une peinture de Luisa Ardila Camacho (La pantera es la pintura, la pintura es la pantera). Pour le deuxième numéro, la thématique a intéressé le photographe Maas, qui a proposé cette série de photos très brutes, représentant les grands projets d’infrastructures lancés dans les années 1960 en Savoie et en Isère, et bâtis par une main-d’œuvre immigrée. On peut voir ces photos sans vraiment comprendre ce qu’elles font là. À la fin de la revue, un petit texte écrit par le photographe lui-même vient donner un autre éclairage aux images, en prolongeant cette question des périphéries construites par des mains oubliées. Nous avons aussi eu la contribution de Lu’uve (un dessin intitulé La Source, accompagné d’un court texte de l’artiste), sous la forme d’un insert, réservé cette fois aux exemplaires achetés en prévente. Toutes ces images nous sont parvenues spontanément, soit par des propositions directes des artistes, soit dans le cadre de l’appel à contributions, alors qu’au départ, on n’avait pas spécialement demandé d’en recevoir. Donc je dirais que, finalement, la question de l’image s’inscrit un peu par hasard dans la revue !

Cette problématique de l’image rejoint l’un des nœuds souvent abordés dans le champ de l’écriture décoloniale, qu’elle soit littéraire ou théorique, et là on pense en particulier aux textes signés par Louisa Yousfi et Olivier Marboeuf au début du numéro : c’est la question de la visibilité et de la fugitivité, ou encore celle de l’exposition ou de l’occultation, la décision de se montrer ou de se cacher. Avec le désir paradoxal de mettre en lumière nos mondes diasporiques sans pour autant jouer le jeu de l’Empire et du capitalisme, qui a tout intérêt à ce que tout lui soit rendu visible et donc capturable, exploitable, profitable. Est-ce que c’est une question politique et esthétique que vous aviez en tête en concevant le numéro ?
Sihem Benmina : Bien sûr, en choisissant Soleils périphériques, on faisait se rencontrer des questions d’opacité et de mise en lumière, et on se doutait que ça allait appeler à ces discussions. Dans l’équipe, on s'est rendu compte que l’on avait pensé à ces questions depuis des endroits spécifiques, et qu’on avait tous·tes des avis différents. Les textes de Louisa Yousfi et d’Olivier Marboeuf qui ouvrent le numéro montrent bien cette tension : l’opacité peut être à la fois une forme de protection, de transmission et de production collective du sens, mais elle peut aussi devenir une posture, se réduire à une position identitaire dépolitisée ou à une fausse sortie du regard dominant. Le but du numéro n’était donc pas vraiment de trancher, mais plutôt d’organiser cette conflictualité. C’est aussi une question qu’on pose dans l’édito d’ouverture : comment ne pas écrire en fonction du regard dominant, tout en sachant qu’on ne peut jamais complètement se soustraire aux conditions de production, de légitimation et de réception dans lesquelles le livre existe ? Pour moi, les questions de visibilité et d'opacité sont difficiles à régler à partir du moment où l’on propose une œuvre littéraire ou artistique à un public. Si le processus de création ou les textes peuvent rester dans une certaine opacité, l’objet livre va être lu, acheté, consommé, interprété, et ce qu’on y dit va nécessairement être repris et approprié par d’autres. À partir du moment où il est mis en circulation et entre dans une économie capitaliste, il ne nous appartient déjà plus complètement.
François Fournet Macaire : ll y avait dans le premier numéro l'idée d'inviter des « têtes d'affiche » aux côtés d’auteur·ices émergeant·es, pour que ça puisse servir, d'une certaine manière, de tremplin. Donc on veut certes échapper à une certaine forme d’académisme, mais en même temps, on souhaite que celleux que l’on édite profitent de la visibilité que Comme nous brûlons peut offrir. De la même façon le premier tirage de ce numéro 2 de CNBL s’élève à 1 300 exemplaires, contre la moitié l'année précédente. Inévitablement, on gagne en notoriété et en visibilité.
Diane Malatesta : Peut-être moins sur la question politique de la visibilité, mais la mise en lumière est, pour moi, aussi une façon de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Comme pour mon travail graphique, je me suis appuyée sur des archives pour écrire mon texte. Je suis ignorante de ma propre histoire, donc j'ai besoin de fouiller dans le passé pour rendre visible certaines choses, afin d’« éclairer » le présent. Dans ce sens-là, je crois que la mise en lumière est importante.
Merci, et encore bravo pour le lancement de ce deuxième numéro ! Avant de passer aux dernières lectures de textes, nous avons le temps pour quelques questions…
[Première question du public] Bonjour, j’ai une question très simple : comment vous financez-vous Comme nous brûlons ?
Sihem Benmina : Grâce à votre générosité ! On a fait une campagne de dons pour financer le premier numéro qui a assez bien marché. Puis on a lancé les préventes, qui ont également ultra bien marché, ce qui nous a permis d'imprimer. Puis, il y a eu les ventes de la revue en librairie, en sachant que nous n’avons pas de diffuseur/distributeur, nous avons donc à payer la marge libraire, le coût de l'impression et la rémunération des auteur·ices. Je trouvais à ce sujet que c'était essentiel de proposer une rémunération, ayant moi-même l'impression de me faire souvent avoir avec cette position d’auteur·ice famélique qui se nourrit de beaux vers et de belles valeurs. Mais vu qu'on n'est pas riche à CNBL, les auteur·ices ont la possibilité soit d’accepter tout ou une partie de leur rémunération, soit d’en faire don à la revue lorsqu’iels peuvent se le permettre.
Nous avons touché une subvention dans le cadre du programme de mentorat Tae’thir pour concevoir le site internet, afin de développer notre projet numérique de publication pour les personnes qui n’ont pas été sélectionnées pour la revue papier, mais c’est tout.
[Deuxième question du public] Combien êtes-vous au sein du comité, et en quoi consiste-t-il concrètement ?
Sihem Benmina : Dans le comité de lecture du premier numéro, nous étions cinq. Pour le second, nous sommes quatre : François, Alexandre-Takuya, Kmar [Douagi] et moi. Et concrètement, on reçoit les textes après la publication d’un appel, on les lit séparément, puis on se retrouve pour en discuter une journée. Ce qui est assez beau, c'est que les avis sont rarement unanimes. On essaie de prendre des notes aussi au cas où les auteur·ices nous demandent des retours sur ce qui a été dit. Nous choisissons les textes à ce moment-là, mais nous discutons également des questions politiques qui traversent les textes. On peut partir du principe que l’on est tous·tes communistes et internationalistes (rires), mais on a aussi des affinités communautaires, et moi je suis beaucoup plus au courant des choses qui touchent aux problématiques liées à ma communauté. Pour prendre un exemple, avec Kmar nous avions été sensibles à un texte écrit par une personne asiodescendante. Mais Alexandre-Takuya, d’origine japonaise, trouvait qu’il charriait des représentations qui touchaient au domaine du cliché.
Une fois les textes choisis, le travail éditorial commence. Pendant un mois et demi, il y a des allers et retours sur les textes avec les auteur·ices. On est en binôme à chaque fois, pour ne pas qu’il y ait une figure d'autorité, et aussi parce que confronter nos lectures fait partie du travail que nous défendons. Le but est de prêter ses yeux aux auteur·ices et de leur poser le maximum de questions, de leur faire le plus de commentaires possibles, et pas seulement des retours critiques. Au contraire, on essaie d'être encourageant·es, c'est tout aussi important de savoir les choses qui touchent, les choses qui marchent dans son texte. Et après, c'est à l'auteur·ice d'accepter ou de refuser ces commentaires et de retravailler le texte en conséquence.
Alexandre-Takuya Kato : Je reviens sur une question posée plus tôt, concernant la nature de notre démarche éditoriale par rapport à l'édition classique, on va dire. Je pense qu'on a quand même réussi à instaurer un rapport et des contacts qui étaient beaucoup plus humains et bienveillants avec les personnes écrivantes. En prenant parfois autant de temps à suggérer des remaniements et des corrections qu’à insister sur la justesse d'un passage, sa beauté ou ce qu’il nous évoquait.
[Troisième question du public] Quelle est la proportion entre les auteur·ices invité·es et celleux qui ont répondu à l'appel à textes ?
Sihem Benmina : Pour le premier numéro, il y avait trois auteur·ices invité·es et deux personnes de notre équipe (Nelly Slim et moi-même) pour 24 auteur·ices en tout dans le sommaire final. Dans le second, il y avait cinq personnes invitées et Diane de notre équipe, pour 25 auteur·ices. Le but d’inviter des plumes aguerries, outre le fait de profiter de leur expérience, est de donner un cadre théorique et critique pour réfléchir au sens de l’écriture dans une perspective antiraciste et décoloniale, ainsi que pour nourrir une réflexion autour des pratiques, des places et des responsabilités des auteur·ices dans le monde de l’art.
François Fournet Macaire : Si tout se passe bien, le prochain appel à texte pour le numéro 3 de Comme nous brûlons devrait paraître publiquement à la fin novembre !