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Dans la ville-vertige

Dans la ville-vertige

25 septembre 2026

Carnet de notes entrecoupées de plusieurs entretiens, « Fragments du péyi » est une traversée protéiforme de l’archipel guadeloupéen à partir de quelques images de son cinéma. Pour ce deuxième volet, une itinérance dans les rues de la ville des femmes et hommes-vertige : Pointe-à-Pitre.

En mai 2026, je suis retournée en Guadeloupe après six années d'absence. C’est la première fois que j’y vais sans pouvoir voir mes grands-parents Basse Terriens, enterrés sous cette terre depuis. Je m’envole avec la boule au ventre mais aussi un besoin viscéral de collecter dans ma mémoire des bouts de mon histoire et de ma culture. Dans ces carnets, vous allez lire mes mots (à gauche) et ceux de Corentin (à droite), qui m’a accompagnée dans cette quête. Entre nos lignes et quelques citations, d’autres voix se feront entendre.


« Mes parents s’asseyaient toujours sur le même banc, contre le kiosque à musique. S'il était occupé par des indésirables, ma mère restait plantée devant eux, battant la mesure du pied, avec une mine tellement impatiente qu’ils ne tardaient pas à déguerpir. »
Maryse Condé, Le Cœur à rire et à pleurer, 1999, p. 47.

Le nombre de fois où j’ai entendu à propos de Pointe-à-Pitre, aussi appelé La Pointe ou Lapwent en créole : « Surtout ne va pas dans ce quartier. » « Ne t’y rend jamais après 17h00 ! » Ou encore, de la part de ma grand-mère : « Woté tout bijou anlè a’w. Yo pé rivé a raché’y ! », et d’autres choses peu rassurantes lorsque l’on est déjà une femme dans l’espace public. Une année, ce sont même de vieux messieurs qui se sont adressés à ma sœur et moi, pour nous dire que l’on ne devrait pas marcher ici dehors la nuit, dans ces rues. Que c'était dangereux.  Alors quand j’ai appris l’an dernier la sortie de L’Homme-vertige de Malaury Eloi Paisley, qui a filmé les âmes errantes dans les rues de la ville qu’elle a suivies pendant cinq ans – je n’ai pas spécialement eu envie de le regarder. Je crois que je ne voulais pas me rajouter une couche de peur.

J’ai malgré tout fini par le voir, et c’est tout l'inverse qui s’est produit.

L’Homme-vertige est à la fois le film d’une figure (celle de l’errant·e, qui est aussi voyant·e), de la ville que cette figure habite (Pointe-à-Pitre), mais aussi du territoire dans lequel se loge cette même ville. Certes les rues y apparaissent souvent vides. Les quartiers en marge du centre historique de la cité, de l’autre côté du Boulevard Chanzy (dans le court-métrage Chanzy Blues, prélude à L’Homme-vertige), y semblent également majoritairement désertés. Car au-delà de la présence des hommes et femmes-vertiges, c’est dans ce vide qui hante les allées bétonnées filmées par Malaury Eloi Paisley que vient parfois se refléter la condition politique de l’espace guadeloupéen. Quelque part entre une province délaissée par l’État – du fait de la centralisation coloniale, avec la Métropole vampirisant ses périphéries – et un quartier populaire – avec ses murs magnifiquement taggés, ses friches improvisées et ses structures périssables dont l’architecture révèle, au fil de sa ruine, la nature véritable du territoire à arpenter : une zone qui s’effrite, dans laquelle il est surtout permis d’errer.

Chanzy Blues (2017)

*

«  La rue Alexandre-Isaac, où s'élevait notre maison, commençait un peu plus haut que la place de la Victoire, cœur qui rythmait la vie de La Pointe, et se perdait dans un faubourg populeux mais de bonne tenue. Rien à voir avec le canal Vatable, ses golomines et ses taudis. »
Maryse Condé, Le Cœur à rire et à pleurer, 1999, p. 61.

C’est vers la rue Vatable que Malaury Eloi Paisley nous a donné rendez-vous pour commencer une déambulation dans les rues pointoises. Elle nous a proposé de la suivre dans ses repérages pour son prochain film.

«  Avant, ce quartier était considéré comme ce qu’écrivait Émile Zola à propos de Paris : un peu crade avec les latrines. Ce tunnel là-bas, c'était vraiment le canal [Vatable] des latrines. C'est resté un lieu très mélangé où il y a aujourd’hui des Dominicain·nes, des Guadeloupéen·nes, des Dominiquais·es, des Haïtien·nes. Il y a encore des maisons en bois, mais il n’y a pas d’effort de préservation. Il y a un effort de la part de certain·es habitant·es, mais sans politique de la ville qui revalorise tout ça. J'ai l'impression que ça les arrange que ça parte : ça leur fait une excuse pour tout démolir.  »

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Rue de Nozières.

« Mon film pose aussi cette question centrale de comment appartenir à une terre qui ne nous appartient pas. C'est l'errance qu'on habite parce qu'on ne peut pas habiter comme on veut. Comme une amie psychanalyste m’a dit : l'esclavage, la liberté et puis l'errance.  »

Après l’abolition de l’esclavage de 1848, les autorités coloniales n'acceptaient pas que les personnes puissent vivre en autosuffisance, sans avoir à être dépendant·es et devoir travailler pour quelqu’un – en l’occurrence leur ancien maître. Des lois ont alors été mises en place pour contrôler la liberté des ancien·nes esclavisé·es. Elles criminalisaient le vagabondage et l’oisiveté. Les personnes ne possédant pas de contrat de travail d’un an ou plus pouvaient donc être arrêtées.

« Si je pars dans des conceptions politiques de la Guadeloupe, le droit à l'oisiveté devrait être compris dans les réparations. »

*

Cette année, la ville ne m’a pas heurtée de la même manière qu’elle le faisait auparavant. Le visionnage de L’Homme-vertige m’a permis de mieux appréhender sa réalité. J’ai moins fermé les yeux et davantage observé ma cousine Julienne, dans les rues de Lapwent, qui interagissait, saluait, riait avec toutes les personnes qu’elle croisait : voisin·es, connaissances, ancien·nes collègues, hommes et femmes-vertige. Quelques jours plus tôt, sur la plage du Gosier, nous nous sommes retrouvé·es à côté de l’un des protagonistes principaux du film, Bernard. Je n’ai pas tout de suite fait le lien, puis j’ai tendu l'oreille aux paroles de cet homme qui s’adressait à un autre, sans qu’il semble attendre la moindre réponse de sa part. Je me suis dis, c’est étonnant, il lui ressemble mais en plus âgé, avec les cheveux brun. En rentrant je me suis empressée de revisionner la séquence où il apparaissait dans le film. C’était bien lui quelques années plus tard et sans sa décoloration, exactement au même endroit.

« On dit qu'iels sont fous ou folles mais moi, la première fois que j'ai entendu Eddy, je marchais à Chanzy et j'ai entendu une voix. Je me suis rapprochée et j'ai écouté pendant longtemps, sans le voir, et tout ce qu’il disait était super sensé. En plus Eddy a fait partie d'une pièce de théâtre à l'Archipel où il jouait un médecin psychiatre. Il a été lui-même infirmier en chef dans un hôpital psychiatrique.  »

L'Homme-vertige (2024)

« À propos de l’épigénétique : « Plusieurs études cliniques suggèrent que les conditions exceptionnelles vécues durant des siècles d’esclavage et à chaque génération – déportation, sévices physiques, sexuels et psychologiques, malnutrition extrême, stress chronique – auraient provoqué chez les descendant·es des modifications épigénétiques persistantes, associées à des symptômes tels que la dépression, le trouble du stress post-traumatique, l’anxiété et des maladies métaboliques... Aux antilles, guérisseur·ses traditionnel·les reconnaissent [...], la blès, qui serait une expression psychosomatique du traumatisme [...] qui se manifesterait par une faiblesse généralisée, de la mélancolie, et divers désordres physiques et psychiques, sans qu’une cause pathologique puisse être identifiée. »
Isis Labeau-Caberia, Chères ancêtres, Grasset, 2026, p. 21.

*

En marchant, je raconte à Malaury que j’ai dû fermer les yeux devant Chanzy Blues, au moment d’un plan long où l’on voit un rat mort en décomposition :

« – Je me suis battue pour ce rat. Pour moi c'est comme un tableau de Goya en fait. Le fait que le plan dure et que ce rat soit à ce stade de décomposition, ça questionne sur sa présence. Il y avait des enfants en plus qui jouaient juste à côté… Pendant la formation avec les ateliers Varan, on m’a demandé de retirer le rat et j'ai bataillé pour qu’il reste, et que le plan dure 16 secondes.

– Oui, ça ne s'arrêtait jamais !

– Imagine sur un grand écran, dans une salle de cinéma : tu es obligé·e de rester là. Et pour moi, c'est le symbole de la colonie. La colonie c'est un rat qui est en train de mourir et de se faire dévorer par les vers. C'est presque comme si on était en train de le dévorer mais vivant. C'est l'extractivisme.  »

Place de la Victoire.

Sur la Place de la Victoire où l’on déambule avec Malaury, une façade relativement imposante et qui détonne un peu dans le paysage affiche sur son fronton la mention : « Cinéma Théâtre ». L’histoire de ce bâtiment, que l’on aperçoit d’ailleurs au détour d’un plan de transition dans L’Homme-vertige ? Fondé en 1930, le théâtre a été entièrement dédié à l’exploitation cinématographique à partir des années 1970 avant de cesser ses activités dans les années 2000, puis d’être quasi entièrement détruit en 2020 à la suite d’un incendie. Aujourd’hui, il ne reste plus rien à l’exception d’une façade. Entre ses ouvertures, on peut apercevoir un petit monticule de terre et quelques hautes herbes. Le nom de ce cinéma cadavérique, dont il ne reste aujourd’hui qu’une carcasse en décomposition ?

*

Parmi les événements qui ont marqué la ville, en mars 1967, Srnsky, un européen négrophobe propriétaire d’un magasin, lâche son chien sur Balzinc, un cordonnier noir. Srnsky ne sera pas jugé mais aidé à quitter le territoire. Quant au peuple guadeloupéen, il s’est réuni dans les rues de Pointe-à-Pitre pour demander justice. En mai de la même année, des ouvriers font grève et réclament une augmentation de salaire de 2 %. Ils se sont rassemblés autour de la Chambre de commerce en attendant le délibéré des négociations. Les grévistes ont refusé de mettre fin à leur rassemblement, puis le préfet Bolotte a ordonné de tirer sur la foule, le vendredi 26 mai 1967. Les Guadeloupéen·es doivent faire le deuil d’environ 87 mort·es, dont Jacques Nestor, membre du GONG, mouvement indépendantiste. De nombreuses arrestations et condamnations (des victimes évidemment) feront suite à ce massacre. Pour rappel, Bolotte est l’ancien secrétaire général à la préfecture d’Alger, en poste notamment pendant la bataille d’Alger. Il fallait bien lui trouver une nouvelle guerre à mener…

Fresque Mé 67, Quai Gatine.

« Pointe-à-Pitre, c'est une ville qui a vécu beaucoup de cataclysmes, qui s'est construite avec les cataclysmes : tremblements de terre, incendies, cyclones, mouvements politiques, massacres d'État. Toutes ces couches, c'est comme si elles étaient concentrées dans un vase clos. Je compare souvent Pointe-à-Pitre à un labyrinthe ou à un dédale, parce qu'il y a des gens qui sont restés là et qui n'arrivent pas à sortir de la ville. Comme s'il y avait quelque chose d’irrésolu dans ces lieux.  »

Quartier Vatable.

C’est quelque chose qui revient beaucoup, en discutant avec Julienne, ma cousine Pointoise, née sur la place de la Victoire, ou encore mes collègues guadeloupéen·nes venu·es travailler en Hexagone : ce besoin viscéral d’être sur sa terre, mais cette difficulté à y rester.

J’évoque la fin de L’Homme-vertige à Malaury, qui ressemble à une scène d’apocalypse que l’on pourrait voir dans un film de science-fiction, avec un feu allumé dans un environnement abandonné.

« J'aime bien provoquer des situations qui pourraient avoir lieu dans ce monde parallèle qu’est le cinéma. J'imaginais cette scène de feu la nuit parce que, pour moi, ça se déroule après l'apocalypse. J’ai pensé aux théories d'une chercheuse, états-unienne il me semble, qui disait que la Caraïbe et les Amériques ont déjà vécu l'apocalypse. Isis Labeau-Caberia en parle aussi dans son livre : du fait que l’on est en train de vivre les séquelles de l'apocalypse. J'aime bien ce côté début ou fin du monde, comme s'ils étaient aux extrémités de la ville et qu'il ne restait plus qu’eux. Même dans Chanzy Blues, il y avait cette idée de filmer chaque personnage comme si c'était les dernières personnes sur Terre. »

L'Homme-vertige (2024)
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